5 Tant de compagnons, tant d’amis — Et tu n’es l’eґcho de personne. L’amertume et la fierteґ Commandent cette tendre jeunesse. Tu te souviens de cette journeґe folle Et enrageґe: le port, la menace des vents du sud, Les hurlements de la Caspienne — et, Dans la bouche, l’aile d’une rose. Et cette tzigane qui t’a donneґ Cette pierre, si bien sertie, — et Cette tzigane qui t’a menti A propos de la gloire... Et, — tre`s haut, pre`s des voiles — L’adolescent en caban bleu. Le grondement de la mer — et l’appel, — Redoutable de la Muse blesseґe. 6 Tu ne traneras pas. Moi, — je suis le prisonnier. Toi, — le gardien. Nous avons le me me destin. Nous avons la me me feuille de route Pour ce territoire vide, vide. Moi, — je suis d’une humeur tranquille! Mes yeux sont transparents! Gardien, laisse-moi aller Jusqu’a` ce pin. 8 Sur le marcheґ, les gens criaient, La fumeґe sortait de la boulangerie J’ai le souvenir de la bouche vermeille D’une chanteuse de rue au visage allongeґ. Dans un cha le sombre — avec des fleurs —, — Pour e tre honoreґe — et Toi, les yeux baisseґs, dans la foule Des croyants, devant la catheґdrale. Prie pour moi, beauteґ Triste et diabolique, On eґle`vera pour toi des eґchafaudages, Comme pour la vierge du village. 9 Vers Anne, a` la bouche d’or, De toute la Russie, son verbe, et Son expiation, — toi, vent, porte Ma voix, et ce lourd soupir. Parle, horizon en feu, parle De ces yeux, noirs de douleur, Et, doucement, salue, jusqu’a` terre, Parmi les champs doreґs. Raconte, eau verte des ruisseaux, Dans les bois, raconte cette nuit-la` Ou` j’ai vu en toi, et quel visage J’ai vu, de mes propres yeux. Toi, retrouveґ, Dans la hauteur, avec le tonnerre, Toi, l’anonyme, Porte mon amour A Anne, bouche d’or de toutes les Russies. 11 Tu me caches le soleil, — la`-haut, Toutes les eґtoiles dans le creux de ta main! Et si, — portes grandes-ouvertes — Comme le vent — j’entrais chez toi! Et puis balbutier et rougir, Baisser les yeux tout a` fait, Et sangloter pour m’apaiser, Comme un enfant pardonneґ. 12 Les deux bras me sont donneґs — pour les tendre a` tous, — Mais ils me fuient. Les le`vres — pour donner des noms, Les yeux — pour ne pas voir, les sourcils tout au-dessus — Pour s’eґtonner tendrement de l’amour et de l’absence d’amour — Plus tendrement encore. La cloche, la`-bas, plus lourde Que celle du Kremlin, sonne, et sonne dans ma poitrine, — ainsi, Qui sait? — Je ne sais pas, — peut-e tre, — il se peut, — ainsi, Je ne m’inviterai pas longtemps sur la terre russe! Un soleil blanc et de tre`s, tre`s bas nuages, Le long des potagers — derrie`re le mur blanc —, Un cimetie`re. Et sur le sable des rangeґes d’eґpouvantails De paille, sous des linteaux a` hauteur d’homme. Pencheґe par-dessus les pieux de la palissade, Je vois des routes, des arbres, des soldats en deґsordre. Une vieille paysanne, pre`s d’un portillon ma che, Ma che une tranche de pain noir avec du gros sel... Pourquoi ce courroux contre ces maisons grises, — Seigneur! — Et pourquoi trouer tant de poitrines? Le train passe et hurle, et hurlent les soldats, Et le chemin se couvre de poussie`re, et il s’eґloigne... —Pluto t mourir! Pluto t ne jamais e tre neґe, Que, la`, pour ce pitoyable cri plaintif de forc at Vers les belles aux sourcils noirs. — Comme ils chantent Aujourd’hui les soldats! O Seigneur mon Dieu! Tu es ma rivale, et je viendrai chez toi, Un jour quelconque, une certaine nuit claire, Quand les grenouilles hurleront dans l’eґtang, Et que les femmes seront folles de pitieґ. Je m’attendrirai sur le palpitement De tes paupie`res et sur tes cils, jaloux, Je te dirai: je n’existe pas vraiment, Je ne suis qu’un re ve, dans ton sommeil. Je te dirai: console-moi, console-moi. Quelqu’un enfonce des clous dans mon cur! Je te dirai, a` toi: le vent est frais, Les eґtoiles — au-dessus des te tes — sont chaudes... Aux juifs
Toi, buisson de roses ardentes, qui Ne t’a pieґtineґ, qui ne t’a eґcraseґ! Seul immuable laisseґ sur terre, Apre`s lui, par le Christ. Israёl! Ton deuxie`me re`gne Approche. Vous nous avez payeґ De votre sang toutes les oboles: Heґros! Tratres! Prophe`tes, mercantiles! En chacun de vous — me me s’il compte son or Dans son baluchon, pre`s d’une chandelle — Le Christ parle plus fort qu’en Marc, Ou Matthieu, ou Jean, ou Luc. D’un bout a` l’autre de la terre: Crucifixion et descente de Croix... Avec le dernier de tes fils, Israёl, C’est le Christ que nous enterrons. J’aimerais vivre avec Vous — Dans une petite ville Aux creґpuscules eґternels, Aux eґternelles cloches — Avec la sonnerie deґlicate D’une horloge ancienne — les gouttes du temps — Dans une petite auberge de campagne. Et le soir, quelquefois, d’une mansarde ou l’autre — Une flu te, Et le flu tiste a` la fene tre. Et de grandes tulipes aux fene tres. Vous ne m’aimeriez, peut-e tre, me me pas. Au milieu de la chambre — un poe le de faїence eґnorme, Avec sur chacun des carreaux — une image: Une rose — un cur — un bateau — Et derrie`re l’unique fene tre: La neige, la neige, la neige. Vous seriez coucheґ — comme je vous aime: insouciant, Indiffeґrent, paresseux. De temps en temps, le brusque frottement D’une allumette. La cigarette s’allume, s’eґteint, Et longtemps, longtemps, tremble a` son extreґmiteґ Un court cylindre gris — la cendre. Vous e tes trop paresseux pour la secouer. Et toute la cigarette vole dans le feu. Don Juan
1 A l’aube froide, Sous le sixie`me bouleau, Au coin, pre`s de l’eґglise, Attendez, Don Juan! Je vous le jure, sur mon fianceґ, Heґlas, et sur ma vie, On ne sait, dans mon pays, Ou` s’embrasser! Chez nous, pas de fontaine Et les puits sont geleґs, — Et les Saintes Vierges Ont des yeux seґve`res. Et pour que les belles N’eґcoutent pas les vaines Paroles, — nous avons Un tre`s sonore carillon. Je pourrais vivre ainsi, Mais j’ai peur — de vieillir, Et puis, mon beau, ce pays Ne vous convient pas. Dans un manteau d’ours, Qui vous reconnatrait? — Si ce n’eґtait les le`vres, Vos le`vres, Don Juan! 2 Longtemps la tempe te, et les pleurs De la neige. — A l’aube brumeuse, On a coucheґ Don Juan Dans un lit de neige. Ni bruyantes fontaines, Ni chaudes eґtoiles... Sur la poitrine de Don Juan, Une croix orthodoxe. Afin que la nuit eґternelle Soit plus claire — pour toi, J’ai apporteґ un eґventail, Noir, de Seґville.... Et pour que tu vois De tes propres yeux, la beauteґ Des femmes, — cette nuit Je t’apporterai un cur. Dormez en paix, maintenant! De tre`s loin vous e tes venu, Ici, chez moi. Votre liste Est comple`te, Don Juan! 3 Apre`s tant de roses, de villes, de toasts — Comment n’e tes-vous pas fatigueґ De m’aimer? Vous — presque un squelette, Moi — presque une ombre. Vous avez du recourir aux forces Ceґlestes? — Que m’importe! — Et Que m’importe cette odeur de Nil Qui vient de mes cheveux? Moi — c’est mieux —, je vous raconte Le conte: c’eґtait en janvier. Quelqu’un A jeteґ une rose. Un moine masqueґ Portait une lanterne. Une voix Ivre, — priait et s’emportait, Pre`s du mur de la catheґdrale. Don Juan de Castille, alors, Rencontra Carmen. 4 Il est minuit — juste. La lune — un eґpervier. — Tu regardes — quoi? — Je regarde — c’est tout! — Je te plais? — Non. — Tu me reconnais? — Peut-e tre. — Je suis Don Juan. — Et moi — Carmen. 5 Don Juan avait — une eґpeґe, Don Juan avait — Dona Ana. C’est tout ce que les gens m’ont dit Du beau, du malheureux Don Juan. Mais aujourd’hui, j’ai ruseґ: A minuit juste, je suis alleґe sur la route. Quelqu’un a marcheґ pre`s de moi, Il reґpeґtait des noms. Et une eґtrange crosse — blanchissait dans la brume... — Don Juan n’a jamais eu — Dona Ana! 6 Et la ceinture de soie, — le serpent Du paradis, — tombe a` ses pieds... Et on me dit — Je me calmerai, Un jour, la`-bas, sous la terre. Je vois mon profil hautain et Vieux, sur le brocard blanc. Et quelque part — des gitanes — des guitares — Et de jeunes hommes en manteaux noirs. Alors, quelqu’un, cacheґ sous un masque: — Reconnaissez-moi! — Je ne sais pas — Reconnaissez-moi! — Et la ceinture de soie tombe Sur la place — ronde, comme le paradis. Tu es sortie d’une catheґdrale auste`re et fine Pour les criailleries de la place publique... — Liberteґ! — La Belle Dame Des marquis et des princes russes. Voici, en cours, la terrible reґpeґtition Du chur, — la messe continuera! — Liberteґ! — Fille de joie Sur la poitrine folle d’un soldat! Embrasser sur le front — efface les soucis. J’embrasse sur le front. Embrasser sur les yeux — supprime l’insomnie. J’embrasse sur les yeux. Embrasser sur la bouche — donne a` boire. J’embrasse sur la bouche. Embrasser sur le front — efface la meґmoire. J’embrasse sur le front. Brumes Anciennes de L’Amour
1 Au-dessus des contours du cap noir — La lune — chevalier dans son armure. Sur le quai — haut de forme, fourrures, Je voudrais: une actrice, un poe`te. Vaste souffle du vent, — Souffle des jardins du nord, — Vaste souffle malheureux: Ne laissez pas trai ner mes lettres. 2 Ainsi, les mains enfonceґes dans les poches, Je suis la`, debout. La route bleuit. — Aimer de nouveau, et quelqu’un d’autre? Toi, tu pars, le matin to t. Chaudes brumes de la City — Dans tes yeux. Eh bien, c’est ainsi. Je me souviendrai — seulement ta bouche Et ton cri passionneґ: — vivre! 3 Il lave le rouge le plus lumineux — L’amour. Essayez un peu leur gou t, Elles sont saleґes — les larmes. J’ai peur, Moi, demain matin — de me lever morte. Des Indes, envoyez-moi des pierres. Quand nous reverrons-nous? — En re ve. —Quel vent! — Salut a` l’eґpouse, Et a` l’autre dame, — aux yeux verts. 4 Le vent jaloux fait bouger le cha le. Cette heure m’eґtait preґdestineґe, depuis toujours. — Je sens, autour des le`vres et sur les paupie`res Une tristesse presque animale. Cette faiblesse le long des genoux! — Ainsi la voila`, la fle`che divine! — — Quelle lueur d’incendie! — Aujourd’hui Je serai la farouche Carmen. ... Ainsi, les mains enfonceґes dans les poches, Je suis la`, debout. — Entre nous, l’oceґan. Au-dessus de la ville — brumes, brumes, Brumes anciennes des amours. Je me souviens du premier jour, la feґrociteґ des nouveaux-neґs, La brume divine des langueurs, et la gorgeґe, L’insouciance totale des mains, le cur qui manque de cur, Et qui tombe comme une pierre — ou un eґpervier — sur la poitrine. Et puis voila`, dans les gestes de la pitieґ et de la fie`vre, Une seule chose: hurler comme un loup, une seule: se prosterner, Baisser les yeux — comprendre — que le cha timent de la volupteґ Est cet amour cruel, cette passion de forc at. Rouen
Je suis entreґe, et j’ai dit: — Bonjour! Il est temps, roi, de revenir en France, chez toi! Et de nouveau, je te conduis vers le sacre, Et de nouveau, tu vas me trahir, Charles VII! N’espeґrez pas, prince avare et morose, Prince exsangue et sans courage, Que Jeanne n’aime plus — les voix, Que Jeanne n’aime plus — son eґpeґe. Il y a dans Rouen, a` Rouen — le vieux marcheґ... — Et de nouveau: le dernier regard du cheval, Le premier creґpitement du petit bois innocent, Puis la premie`re flamme des fagots. Et derrie`re mon eґpaule — mon compagnon aileґ Chuchotera de nouveau pour moi: courage, Sur! — Quand le sang du bois de mon bu cher Fera briller les armures d’argent. J’ai fe teґ seule la nouvelle anneґe. Moi, riche, j’eґtais pauvre, Moi, avec mes ailes, j’eґtais damneґe. Quelque part, beaucoup, beaucoup de mains Serreґes — et beaucoup de vins vieux. Avec ses ailes, elle eґtait damneґe! Et elle, l’unique eґtait — seule! Comme la lune — seule, sous le regard de la fene tre. Tu t’es leveґ pour la Patrie, Sur ton poignard, tu as eґcrit —: Marina. J’ai eґteґ la premie`re et l’unique Dans ta vie extraordinaire. Je me souviens: la nuit, un visage aureґoleґ, Dans l’enfer d’un wagon pour soldats. Je laisse mes cheveux au vent, et Dans un coffret, je garde les eґpaulettes. Le Don
Garde blanche, haute est ta destineґe: Le trou noir vise ta poitrine et ta tempe. Tu combats pour Dieu, ta cause est juste: Le sable engloutira ton corps douloureux et pur. Ce n’est pas un vol de cygnes dans le ciename = "note" C’est la sainte force blanche qui s’efface, Qui s’efface comme une vision blanche... Dernier re ve — de l’ancien monde: Vaillance, — Jeunesse, — Vendeґe, — Don. Celui qui en reґchappe — va mourir, celui qui en meurt — revivra. Et puis les descendants, au souvenir de ces temps anciens: — Ou` eґtiez-vous? — La question, comme un coup de tonnerre, Et la reґponse, comme un coup de tonnerre — sur le Don! — Qu’avez-vous fait? — Nous avons souffert dans les tourments, Puis, fatigueґs, — nous nous sommes coucheґs pour dormir. Et, dans le dictionnaire, les petits enfants re veurs Apre`s le mot: devoir, eґcriront le mot: DON... Difficile et miraculeuse — fideґliteґ jusqu’a` la mort! La magnificence des tzars — au sie`cle des places envahies! Ames reґsistantes, poitrines reґsistantes, — Ou` e tes-vous, hommes des temps anciens?! La licence, comme un Tatar roux, deґvaste Et reґduit en poussie`re l’autel et le tro ne. Au-dessus des cendres — les clameurs du festin De soldats deґserteurs et de femmes adulte`res. Je rentre a` la maison — non comme un imposteur, Et non comme une servante — je n’ai pas besoin de pain. Moi — ta passion, ton repos du dimanche, Ton septie`me jour, ton septie`me ciel. La`-bas, sur terre, on me donnait des pie`ces, On attachait des meules de pierre a` mon cou. — Mon bien-aimeґ! — Pourrais-tu ne pas me reconnatre? Moi, — ton hirondelle — ta Psycheґ! Recois, ma douceur, des guenilles Qui furent autrefois une chair deґlicate. Tout est useґ, tout est deґchireґ, — Seules restent encore les deux ailes. Reve ts-moi de ta splendeur, Pardonne-moi, sauve-moi, mais Les pauvres haillons en poussie`re — Porte-les a` la sacristie. Je te raconterai — la grande duperie: Je te raconterai le brouillard, quand il tombe Sur les jeunes arbres et sur les vieilles souches. Je te raconterai les lumie`res qui s’eґteignent Dans les petites maisons — et le tzigane — eґtranger Venu des lointains eґgyptiens — qui souffle dans son roseau. Je te raconterai — le grand mensonge: Je te raconterai le couteau, serreґ entre des doigts Etroits, — les boucles des jeunes et la barbe des vieux, Souleveґes par le vent des sie`cles. Et la rumeur du sie`cle. Et les bruits des fers, sous les sabots. On frappe prudemment trois fois. Tendre ennemi, ami peu su r, — Tu Ne me tromperas pas! Tu n’es pas un pe`lerin Au terme de sa route. — C’est ainsi Qu’on frappe au cur — pour l’amour. C’est ainsi que l’Enfer noir Baisse les yeux pour frapper au Paradis. Je suis. Tu — seras. Entre nous — un gouffre. Je bois. Tu as soif. S’entendre — en vain. Dix ans, cent milleґnaires nous seґparent. — Dieu ne ba tit pas de ponts. Sois! — C’est mon commandement. Laisse-moi passer, je n’eґcraserai pas les jeunes pousses. Je suis. Tu — seras. Dans dix printemps, tu diras: — Je suis! Moi, je dirai: — C’est trop tard. Je mourrai, et ne dirai pas: j’ai e ґ te ґ . Sans Me plaindre, et sans chercher de coupables. Il est Au monde des choses plus seґrieuses que les orages Passionnels et les hauts faits de l’amour. Toi, tu cognais de l’aile a` ma poitrine, Jeune coupable de mon inspiration — Moi — je te l’ordonne: — Sois! Moi, et sans sortir de la soumission. Ces mains, dont l’amoureux n’a pas besoin, Servent — le Monde. Et la Lyre Nous couronne de ce titre glorieux: Epouse du Monde. Beaucoup ne sont pas convieґs au festin royal, — Il leur faut alors, pour tout souper, un chant! L’amant n’est pas eґternel, le Monde est eґternel. On ne le sert pas en vain. La Blancheur menace la Noirceur. Le temple blanc menace tombeaux et tonnerre. Le juste pa le menace Sodome, non pas De son glaive — mais du lys de son bouclier! Blancheur! Cercle symbolique! Cuves baptismales! Cheveux blancs fatidiques! Et les vilains reconnatront leur seigneur A la fleur qui fleurit de ses mains. Le loup — n’a peur que de l’agneau, et La forteresse ne se rend qu’a` un ange. Festoiements — dans les caves et les sentines! Il gagne la capitale, le reґgiment blanc! Ma journeґe, le deґsordre et l’absurde: Au pauvre, je reґclame du pain, Au riche, je donne, pour sa pauvreteґ! J’enfile dans l’aiguille — une lueur, Au voleur, j’offre — la clef, Je mets du blanc sur ma pa leur. Le pauvre ne me donne pas de pain, Le riche n’accepte pas mon argent, La lueur ne passe pas dans l’aiguille. Le voleur entre sans la clef, Et l’idiote pleure a` chaudes larmes — Ce jour sans gloire, ce jour inutile. — Ou` sont les cygnes? — Et les cygnes sont partis. — Et les corbeaux? — Et les corbeaux sont resteґs. — Ou` sont-ils partis? — La` ou` sont les grues. — Pourquoi sont-ils partis? — Pour ne pas perdre leurs plumes. — Et papa, ou` est-il? — Dors, dors, le Sommeil, Sur son cheval des steppes va venir nous chercher. — — Ou` nous emme`nera-t-il? — Sur le Don des cygnes, — La`, j’ai, tu le sais! — un cygne blanc. Les poe`mes poussent, des eґtoiles, des roses, Et de la beauteґ — inutiles pour la vie familiale. Quant aux couronnes et aux apotheґoses — Une seule reґponse: — d’ou` cela me vient-il? Nous dormons — et puis, au travers des dalles de pierre, L’ho te ceґleste avec ses quatre peґtales. O monde, comprends! Le chantre — dans son sommeil — Deґcouvre les lois de l’eґtoile et la formule de la fleur — . Chaque poe`me — un enfant de l’amour, Un enfant eґternel, deґmuni de tout. Un premier-neґ — poseґ pre`s De l’ornie`re, en plein vent. L’enfer au cur, l’autel au cur, — Le paradis et la honte. — Qui Est le pe`re? Un tzar, peut-e tre? Peut-e tre un tzar — peut-e tre un voleur. Il nous faut courageusement l’avouer, Lyre! Nous avions du gou t pour les grands de ce monde: Pour les ma tures et les drapeaux, les eґglises, les tzars, Les bardes, les heґros, les aigles et les vieillards, Quand on jure fideґliteґ aux royaumes, On ne confie pas le Pavillon a` tous les vents. Tu connais le tzar — reste a` distance du piqueur! La fideґliteґ nous tenait comme un grappin: Fideґliteґ a` la grandeur — a` la faute — au malheur, Fideґliteґ a` la grande faute de la couronne! Quand on jure fideґlite au — Khan, On ne jure pas obeґissance a` la horde. En ce sie`cle, nous n’avons trouveґ que du vent, Lyre! Le vent a mis en lambeaux les tuniques, et Le dernier chiffon flotte sur le Pavillon... De nouvelles foules, pour de nouveaux drapeaux! Nous, nous resterons fide`les a` nos serments, Car ce sont de mauvais chefs, les vents. Si l’a me est neґe avec des ailes Que lui importe les palais et les masures! Que lui importe Gengis-Khan ou la horde! J’ai deux ennemis, ici-bas, Deux jumeaux — inseґparables: La faim des affameґs — et la richesse des riches. Je ne te ge ne pas, je ne te donne Pas un poison de femme. Je te donne ma main fide`le — La droite, celle qui eґcrit. Celle avec laquelle je beґnis, Pour la nuit — ma fille cheґrie. Celle avec laquelle j’eґcris Ce que Dieu me commande. La gauche — est impertinente, Maligne, astucieuse; tiens, Je te donne ma main — ma main Droite, celle qui est juste. Pour toi, je noie dans un verre Une poigneґe de cheveux bru leґs. Tu ne mangeras plus, tu ne chanteras plus, Ne boiras plus, ne dormiras plus. Pour que ta jeunesse — soit sans joie, Pour que ton sucre — soit sans douceur, Pour que la nuit c a ne marche pas, dans le noir, Avec ta jeune eґpouse. Comme l’or de mes cheveux est Devenu cendre grise, les anneґes De ta jeunesse deviendront Blanches comme l’hiver. Tu seras aveugle, — sourd, Tu te desseґcheras, — comme la mousse, Tu expireras, — comme un soupir. Tzar, Dieu! Pardonnez aux faibles — Aux petits, — aux naїfs, — aux peґcheurs, — aux extravagants, Entraneґs dans l’horrible tourmente, Seґduits, trompeґs, — Tzar, Dieu! Dans l’atroce supplice, Ne tuez pas Stenka Razine! Tzar! Dieu te le rendra! Nous avons Eu assez de cris d’orphelins! Assez De morts! — Fils de tzar, Pardonne au Brigand! Vers la maison paternelle — les chemins sont divers! Gra ce pour Stenka Razine! Razine! Razine! Ton histoire est termineґe! L’animal rouge mateґ, attacheґ. Ses dents horribles briseґes. Mais pour sa vie, sa sombre vie Et pour sa bravoure absurde, Libeґrez Stenka Razine! Patrie! Source et embouchure! Et quelle joie! De nouveau c a sent la Russie! Etincelez, yeux ternis! Reґjouis-toi, cur russe! Tzar, Dieu! C’est la fe te: Libeґrez Stenka Razine! Je n’ai plus besoin de toi, Mon cher, — non parce que Tu n’as pas eґcrit aussito t, Non parce que tu vas Deґchiffrer en riant Ces lignes eґcrites avec tristesse, (Ecrites par moi, seule — A toi, seul! — Pour la premie`re fois! — Tu les devineras, sans e tre seul.) Non parce que des boucles Fro leront ta joue — je sais, Moi aussi, lire a` deux! — Non parce qu’ensemble — Sur des majuscules incertaines — Vous allez vous pencher et soupirer. Non parce que, bien ensemble, Soudain, vos paupie`res se fermeront — Mon eґcriture est difficile, — Et, en plus des vers! Non, cher ami, — c’est plus simple, C’est plus fort qu’un deґpit: Je n’ai plus besoin de toi — Parce que, parce que Je n’ai plus besoin de toi! Non, personne ne le saura — Ne pourra et ne voudra le savoir! — Combien, dans l’insomnie, ma conscience passionneґe Use ma jeune vie! Elle m’eґtouffe sous l’oreiller, elle sonne le tocsin, Elle murmure toujours le me me mot… — Elle transforme en cet enfer trois fois damneґ Un petit, un idiot peґcheґ veґniel. Une eґtoile au-dessus du berceau — et une eґtoile Au-dessus du cercueil! Et, au milieu — Comme un tas de neige bleue — une longue vie. — Bien que je sois ta me`re, Je n’ai plus rien a` te dire, Mon eґtoile. Je confie ce livre au vent Et aux cygnes qui passent. Pour crier plus fort que la seґparation — Il y a peu, j’ai briseґ ma voix. Ce livre, comme une bouteille a` la mer, Je le jette dans le tourbillon des guerres; Afin qu’il voyage, simplement, de la main A la main, comme un cierge dans une fe te. Vent, vent, mon fide`le teґmoin, Va dire a` ceux que j’aime Que chaque nuit, dans mes re ves, Je fais le chemin — du Nord au Sud. Il s’approchera sans bruit, furtivement — Comme minuit dans une fore t impeґneґtrable. Je sais: dans un vaste tablier, Je vous apporterai une colombe. Ainsi: je serai sur le seuil, — immobile! Avec le poids du plomb — la honte. Mais, L’oiseau dans le tablier sera a` l’eґtroit, Et l’oiseau — s’envolera, de lui-me me! Tu observes ma peґrissable fragiliteґ Presque en silence. — Toi, Tu es de pierre, — moi, je chante, — Toi, tu es un monument, moi, je vole. Je sais, au regard de l’eґterniteґ, Le plus tendre mai n’est rien. Je suis un oiseau, ne m’en veux pas, si Je n’applique pas pour moi une loi si leґge`re. Ne juge pas trop vite: le jugement Terrestre est fragile! Et que la couleur Des meґsanges ne soit pas obscurcie — Par la blancheur des colombes. D’ailleurs — fais ce qu’il te plat! Car, si j’ai aimeґ tout le monde, Il se peut qu’un jour sombre — Je revienne a` moi, plus blanche que toi. L’un est de pierre, l’autre d’argile, — Toute d’argent, moi — je brille! Mon affaire — trahir, mon nom — Marina, Moi, — peґrissable eґcume de la mer. L’un est d’argile, l’autre de chair — Pour eux, tombes et pierres tombales… Pour moi — la mer — et ses fonts baptismaux — Et je suis, dans mon vol, — sans cesse briseґe! Ma volonteґ passe au travers de tous Les curs, au travers de tous les filets. De moi — vois-tu ces me`ches folles? — Personne ne tirera du sel de terre. Je me brise contre vos genoux de granit, Mais, avec chaque vague, — je ressuscite. Salut a` l’oceґan — a` l’eґcume joyeuse — La haute eґcume de la mer! Un co teґ de la fene tre s’est ouvert. Un co teґ de l’a me est apparu. Ouvrons donc — aussi l’autre co teґ, Et cet autre co teґ de la fene tre. Chanson
Hier encore il me regardait dans les yeux, Aujourd’hui — il louche pluto t de co teґ! Hier encore il restait jusqu’au chant des oiseaux — Aujourd’hui — toute alouette — corbeau! Moi, la sottise, mais toi, l’intelligence, La vie, et moi l’inertie. Et ce cri des femmes de tous les temps: «Qu’est-ce que je t’ai fait, mon amour?!» Et les larmes pour elle — de l’eau et du sang — De l’eau — dans le sang, dans les larmes elle se lave! Pas une me`re, une mara tre — l’Amour: N’attendez de lui ni justice ni pitieґ. Les navires enle`vent les amants, La route blanche les entrane… Et ce geґmissement vaut pour toute la terre: «Qu’est-ce que je t’ai fait, mon amour?!» Hier encore — coucheґ a` mes pieds! Il me comparait a` l’empire de Chine! Soudain ses deux mains se sont eґcarteґes, — Ma vie est tombeґe — comme un sou rouilleґ! Comme une infanticide devant les juges Je suis la` debout — mal aimeґe, sans deґfense. Je te le dirais me me en enfer: «Qu’est-ce que je t’ai fait, mon amour?!» J’interroge la chaise, j’interroge le lit: «Pour quoi, ce que j’endure, pour quoi cette deґtresse?» «Finis les baisers — vient la torture: A d’autres les baisers», — reґpondent-ils. A cette vie en plein feu, tu m’habitues, Puis tu m’abandonnes — dans la steppe glaceґe! Voila` ce que toi, mon amour, tu m’as fait! Mon amour, a` toi — qu’est-ce que, moi, je t’ai fait? Je sais tout — ne dis pas le contraire! Lucide, a` nouveau — et deґja` plus ta matresse! La` ou` l’Amour ce`de le terrain, La` s’avance la Mort-Jardinier! Seule — pourquoi secouer l’arbre! — L’heure venue la pomme mu re tombera. — Pour tout, pardonne-moi, mon amour — Pour tout ce que je t’ai fait! Ils sont partis — ils s’en sont alleґs —. Ils Sont passeґs dans lе camp ou` tout se me le, Dans le camp blanc des migrateurs, Et des pigeons — et des cygnes —, D’eux, et de toi, ma Grandeur, Je parle, — reґponds-moi! Pour les jeunes bois de che ne, qui poussaient Vers le ciel — et n’ont pu grandir, pour ceux Qui sont tombeґs et ne se sont pas releveґs, — Pour ceux qui sont alleґs camper dans l’eґterniteґ, Pour toi, notre Honneur, Je geґmis — fais-moi signe! Chaque soir, chaque soir, mes bras Vont a` votre rencontre! La`-bas. Dans la vaste eґtendue des colombes — Ils sont nombreux, ceux que j’aime. Je suis depuis trop longtemps Dans la Russie des rouges — enle`ve-moi! Je le sais, je mourrai au creґpuscule, ou le matin ou le soir! Auquel des deux, avec lequel des deux — c a ne se commande pas! O s’il eґtait possible que mon flambeau s’eґteigne deux fois! Je suis passeґe sur terre d’un pas de danse! — Fille du ciel! Un tablier plein de roses! — Sans eґcraser les jeunes pousses! Je le sais, je mourrai au creґpuscule, ou le matin ou le soir! Dieu n’enverra pas une nuit d’eґpervier pour mon a me de cygne! D’une main douce, j’eґcarterai la croix sans l’embrasser, Je m’eґlancerai dans le ciel geґneґreux pour un dernier salut. La faille du creґpuscule, ou le matin ou le soir — et la coupure du sourire... — Car me me dans le dernier hoquet je resterai poe`te! Dans les collines — rondes et brunes, Sous les rayons — puissants et poussieґreux, Avec des bottes — heґsitantes et douces — Derrie`re une pelisse — rouge et deґchireґe. Dans les sables — voraces et rouilleґs, Sous les rayons — bru lants et avides, Avec des bottes — heґsitantes et douces — Derrie`re une pelisse — pas a` pas. Dans les vagues — dangereuses et hautes, Sous les rayons — cruels et anciens, Avec des bottes — heґsitantes et douces — Derrie`re une pelisse — menteuse, menteuse. A Maiakovski
Plus haut que les croix, plus haut que les chemineґes, Baptiseґ par le feu, baptiseґ par la fumeґe, Archange-aux-pieds-lourds — Salut a` toi dans les sie`cles, Vladimir! Il est le cocher, il est aussi le coursier, Il est la toquade, il est aussi la loi. Il soupire, il crache dans ses mains: — Tiens-toi bien, gloire charretie`re! Chantre des miracles sur la place publique, Salut a` toi, orgueilleux salopard, Qui choisit la lourdeur de la pierre Et non la seґduction du diamant. Salut a` toi, tonnerre de paveґs! Il ba ille, il respecte, — et, a` nouveau, Il rame — avec ses brancards — avec Ses ailes d’archange charretier. Louange pour aphrodite
1 Bienheureux — ceux qui ont abandonneґ tes filles, Terre, Pour la lutte et pour la course. Bienheureux, — Ceux qui ont peґneґtreґ sur les Champs-Elyseґes Sans e tre seґduit par la volupteґ. Le laurier y pousse, feuilles raidies et sobres, — Le laurier — chroniqueur, activiste au combat… — Je n’eґchangerai pas l’aplomb de l’amitieґ, Au-dessus des nuages, contre le foyer de l’amour. 2 Deґja` les Dieux — deґja` —, ne te comblent plus Sur les rives — deґja` —, d’une autre rivie`re. Vers la grande porte du couchant, vers La porte de Veґnus, volez, colombes! Pour moi, coucheґe sur les sables refroidis, Je me retirerai dans ce jour qui ne se compte pas… Car le serpent regarde sa vieille peau, Car j’ai deґpasseґ ma jeunesse. Jeunesse
Ma jeunesse! Mon eґtrange`re Jeunesse! Ma bottine deґpareilleґe! Les yeux rougis, presque fermeґs, On enle`ve une feuille au calendrier. La muse pensive n’a rien pris Sur l’ensemble de ton butin. Ma jeunesse! Je ne te rappelle pas: Tu eґtais une charge et une corveґe. La nuit, tu murmurais pour moi avec ton peigne, La nuit, tu aiguisais tes fle`ches. Tu m’eґtouffais De tes largesses, comme sous de petits galets. Et je souffrais pour les peґcheґs des autres. Je te rends ton sceptre avant l’heure, Sans gou t, mon a me, pour les boissons et les mets. Ma jeunesse! Mes deґsordres — Jeunesse! Mon chiffon de vermeil! Muse
Ni chartes, ni ance tres, Ni faucon clair. Elle Marche — elle s’ouvre, — Lointaine! Sous les paupie`res sombres — L’incendie aux ailes d’or. De sa main, haleґe par le vent, Elle a pris, elle a oublieґ. Le bas de sa robe non retrousseґe, Sarcasme, qui se fa che, Ni bonne ni meґchante, L’une et l’autre, lointaine. Elle ne pleure pas, ne geґmit pas: — Il tire tre`s fort, il est gentil! — De sa main, haleґe par le vent, Elle a donneґ, elle a oublieґ. Elle a oublieґ — ricanements De gorge et de cris d’oiseaux... — Dieu, garde-la, Si lointaine! Amazones
Seins de femmes! Souffle figeґ de l’a me — Essence de femmes! Vague toujours prise Au deґpourvu et qui toujours prend Au deґpourvu — Dieu voit tout! Lice pour les jeux du deґlice ou de la joie, Meґprisables et meґprisants. — Seins de femmes! — Armures qui ce`dent! — Je pense a` elles... L’unique sein, — a` nos amies!... Cheveux blancs
Ce sont des cendres de treґsors: Des pertes, des offenses. Ce sont des cendres, devant lesquelles — Le granit — tombe en poussie`re. La colombe, nue, lumineuse Qui vit seule. Ce sont Les cendres de Salomon Sur une grande vaniteґ. Redoutable craie D’un temps sans fin. Ainsi, Dieu me fait signe: — La maison a bru leґ! Non pas le seigneur des re ves Et des jours, pris dans ses hardes, Mais l’esprit — flamme verticale — Qui jaillit des preґcoces cheveux blancs! Vous ne m’avez pas trahie, De mes arrie`res, anneґes! Cette blancheur, c’est la victoire Des forces immortelles! Emigrant
Vous e tes ici entre vous: maisons, monnaies, fumeґes, Et les femmes, et les ideґes, Sans reґussir a` vous aimer, sans reґussir a` vous unir, Alors, celui-ci ou celui-la`, — Comme Schuman avec le printemps sous son manteau: — Plus haut! Toujours plus haut! Alors, comme le treґmolo en suspens d’un rossignol — Cet eґlu ou tel autre, Le plus craintif —, car vous avez d’abord releveґ la te te, Puis leґcheґ les pieds! Perdu parmi les hernies et les harpies, Dieu, dans les lieux de perdition. Puis un de trop! Il vient d’en-haut! Un ressortissant! Un deґfi! Et qui n’a pas perdu l’habitude... De voir Trop haut... Qui refuse les potences... Parmi Les deґchets de devises et de visas... Un ressortissant. PoEte
Le poe`te engage son discours de tre`s loin, Son discours engage le poe`te tre`s loin. Et par des plane`tes, des signes, par les fondrie`res Des paraboles deґtourneґes... Entre le oui et le non. Et lui-me me quand il s’envole du clocher, Il brise son crochet... puisque la voie des come`tes Est la voie des poe`tes. Des maillons eґparpilleґs De la causaliteґ — voila` son bien! Le front leveґ Vous deґsespeґrez! Les eґclipses des poe`tes Ne se repe`rent pas sur le calendrier. Il est celui qui bat les cartes et les fausse, Qui triche sur le poids et sur le compte, Il est celui qui, de sa place, interpelle, Et qui eґcrase la parole de Kant. Dans le cercueil de pierre des Bastilles, Il est comme un arbre dans toute sa beauteґ... Ses traces sont toujours froides, et Il est aussi ce train que tout le monde Manque... — Puisque la voie des come`tes — Est la voie des poe`tes: il bru le, il ne reґchauffe pas, Il brise, il ne construit pas — eґclatement, effraction —, Ton chemin est une ligne courbe aux cheveux longs, Il n’est pas repeґrable sur le calendrier. Dialogue de Hamlet avec sa conscience
Par le fond, ou` sont le limon... Et les algues... Elle est alleґe dormir, La`, — et pas de sommeil, me me la`! — Mais moi je l’aimais, Plus que quarante mille fre`res Ne peuvent l’aimer! — Hamlet! Par le fond, ou` sont le limon... Le limon!... Et sa dernie`re couronne Est venue se poser sur les troncs, la`... Mais, moi, je l’aimais — Plus que quarante mille... Moins Quand me me, qu’un seul amant. Par le fond, ou` sont le limon... — Mais, moi, je — l’aimais?? La Lettre
On n’attend pas ainsi des lettres, On attend ainsi — une lettre. Un morceau de chiffon, Un filet de colle Autour. A l’inteґrieur — un mot. Du bonheur. — Et — c’est tout. On n’attend pas ainsi le bonheur, On attend ainsi — la fin: Des soldats, une salve Et, dans le cur — trois Eclats de plomb. Du rouge aux yeux. Voila`. — Et — c’est tout. Pas le bonheur — je suis vieille! Les couleurs, — chasseґes par le vent! Le carreґ de la cour Et le noir des fusils. (Le carreґ d’une lettre: L’encre, l’envou tement!) Pour le sommeil de la mort Personne n’est vieux! Le carreґ d’une lettre. Madeleine
1 Entre nous: les Dix Commandements: La fournaise de dix bu chers. Le sang des miens me repousse, — Tu es pour moi — le sang eґtranger. Au temps des Evangiles, — J’aurais eґteґ une de celles... (Le sang eґtranger — le plus envieґ, Et le plus eґtranger de tous!) Vers toi, avec tous mes malheurs, — Je serais attireґe, coucheґe humblement — Clarteґ de ce que tu es! — Mes yeux De deґmons cacheґs, je verserais les onctions — Et sur tes pieds, et sous tes pieds, Et me me, simplement, dans le sable... Les marchands, la passion vendue, Repousseґe, — elle coule! Par la bave de la bouche, et par l’eґcume Des yeux, et par la sueur de tous les deґlices. De mes cheveux j’enveloppe tes pieds, Comme dans une fourrure... Comme une quelconque eґtoffe, je m’eґtends Sous tes pieds... Mais, es-tu vraiment celui (Celle!) qui dit a` la creґature aux boucles de feu: Le`ve-toi, sur! 2 Le flot du tissu, payeґ trois fois Son prix, et de la sueur des passions, Et des larmes, et des cheveux — le flot Entier coule, coule et Lui Fixe d’un regard bienheureux L’argile rouge et sec, et: Madeleine! Madeleine! Ne t’offre pas ainsi, tellement. 3 Je ne vais pas t’interroger sur le chemin — Que tu as suivi: tout eґtait deґja` eґcrit. J’eґtais pieds nus, tu m’as chausseґ De la pluie de tes cheveux et — De tes larmes. Je ne te demande pas, — de quel prix Sont payeґes ces huiles. J’eґtais nu, et des formes De ton corps, toi, — comme d’un mur, Tu m’as entoureґ. Plus calme que l’eau, et plus bas que l’herbe, Je toucherai ta nuditeґ de mes doigts. Je me tenais droit, tu t’es pencheґe vers moi, Tu m’as appris la tendresse de ce geste. Fais-moi une place dans tes cheveux, Serre-moi dans les langes — et qui ne soient pas De lin — Porteuse d’onctions! A quoi bon toutes ces huiles? A qui bon toutes ces huiles? Tu m’as baigneґ Comme une vague. Tu m’as aimeґe. La veґriteґ Etait fausse. Le mensonge Etait since`re. Tu m’as aime`e — plus qu’on ne peut! Au-dela` des limites! Tu m’as aimeґe plus longtemps Que le temps. — Un revers de main, Et tu ne m’aimes plus: La veґriteґ tient en cinq mots. Deux
1 Il y a des rimes dans ce monde: On les seґpare — et il freґmit. Home`re, tu eґtais aveugle. La nuit — sur tes sourcils, La nuit — ton manteau de rhapsode, La nuit — le rideau sur tes yeux. Sans cela aurais-tu seґpareґ Heґle`ne et Achille? Heґle`ne. Achille. Donne Des noms plus harmonieux. Oui, le monde est construit Contre le chaos, pour l’harmonie, Et pousseґ a` la division, Il tient sa vengeance, — L’infideґliteґ des femmes — Il se venge — Troie en flammes! Rhapsode aveugle: tu as gaspilleґ Ton treґsor comme une chose de peu. Il y a des rimes assembleґes — Dans l’autre monde. Et notre Monde s’eґcroule dans la division. Mais Qu’importent les rimes? Heґle`ne, vieillis donc! ...Et le meilleur des hommes d’Achaїe! Et Sparte la voluptueuse! Il n’y a que le freґmissement des myrtes, Et le sommeil de la cithare: Heґle`ne, Achille: Une paire deґpareilleґe. 2 Il n’est pas eґcrit, en ce monde, Qu’un puissant s’unisse a` un puissant. Ainsi Siegfried et Brunhild, seґpareґs, Un mariage reґgleґ par le glaive, Dans la haine fraternelle de cette union — Comme des buffles! — Roc contre roc. Il a quitteґ le lit nuptial, lui, inconnu, Elle, non reconnue — elle dormait. Seґpareґs! — me me sur le lit nuptial — Seґpareґs! — me me les mains jointes — Seґpareґs! — en notre langue double — Tardive et deґsunie — voila` notre union! Mais il est une offense encore Plus ancienne: l’Amazone abattue, Comme un lion, le fils de Theґtis N’a pas rencontreґ la fille d’Are`s: Achille n’a pas rencontreґ Pentheґsileґe. Souviens-toi, son regard vient d’en bas — Elle regarde comme un chevalier abattu! Son regard ne descend plus de l’Olympe — L’argile! — Et pourtant il vient d’en haut! Qu’importe cette jalousie qui seule L’occupe: gra ce a` sa femme, il tire Cela des teґne`bres. Ce n’est pas eґcrit, Il n’est qu’un eґgal — face a` un eґgal... Et nous ne nous rencontrons pas. 3 Dans un monde ou` chacun S’abaisse et s’exteґnue, Je sais — un seul Egale ma vertu. Dans un monde ou` tant Et plus nous seґduit, Je sais — un seul Egale mon eґnergie. Dans un monde ou` tout Est lierre, moisissure, Je sais — un seul, Toi, — dans l’absolu, Mon eґgal. Tentative de jalousie
C a va comment, la vie, pour vous — Avec une autre — Plus simple, non? Un coup de rame, et la meґmoire aussito t, Comme la rive, au loin s’eґcarte De moi, le a` la deґrive, (dans le ciel Pas dans l’eau!). Ames! Vous serez Des surs, toutes deux, vous, Les a mes, pas des amantes! C a va comment, la vie, pour vous — Avec une simple femme? Sans Les diviniteґs? Vous avez deґtro neґ Votre reine (vous aussi, par la` me me), C a va comment, la vie, pour vous — Les tracas — les tendresses? Et le reґveil — Comment? Et que faites-vous, malheureux, De l’immortelle vulgariteґ? «Des affrontements, puis des sursauts — C a suffit! Je trouverai ailleurs!» C a va comment, la vie, pour vous — avec N’importe qui, vous, que j’avais choisi? Plus traditionnelle, plus mangeable — La cuisine? On s’en lasse — a` qui la faute… C a va comment, la vie, pour vous — avec Un fanto me, vous, qui avez trahi le Sinaї? C a va comment, la vie, pour vous — avec L’une ou l’autre, ici ou la`? Votre moitieґ, Vous aimez? Et la honte, comme les re nes de Jupiter, Est-ce qu’elle fouette votre front? C a va comment, la vie, pour vous — La santeґ — c a va? Et le chant — comment? Et la plaie de l’immortelle conscience, Comment la matrisez-vouz, malheureux? C a va comment, la vie, pour vous — avec Votre sous-produit? Et le prix — lourd? Apre`s les marbres de Carrare, c a va Comment, la vie, pour vous — avec la camelote, Le pla tre? (Il est sculpteґ dans la masse, Dieu, et le voici reґduit en morceaux!). C a va comment, la vie, avec la cent-millie`me — Pour vous — qui avez connu Lilith! Est ce qu’elle s’use la nouveauteґ D’un article de pacotille? Las des philtres, C a va comment, la vie, pour vous — Avec la femme pratique, sans sixie`me Sens? Alors, te te entre les mains: heureux? Non? Dans le fond sans profondeur, Comment c a va, mon cheґri? Pire, ou Comme pour moi Aupre`s d’un autre? Amour
Le yatagan? Les flammes? C’est trop! — Plus modestement, un mal, familier, Comme la paume de mains aux yeux, — Comme le nom d’un enfant — Aux le`vres. Il est vivant, le deґmon En moi, il n’est pas mort! Dans le corps: dans une cale, En soi-me me: en prison. Le monde: — les murs. Une issue: — la hache. (Le monde — une sce ` ne, — Balbutie le comeґdien.) Le bouffon boiteux, Lui, n’a pas heґsiteґ. Dans le corps: — dans la gloire, Dans le corps: — dans une toge. Vis longtemps! Tu es Vivant, — tiens a` ta vie! (Seuls les poe`tes sont dans Leurs os: — dans leur mensonge!) Non, pas de promenade pour Nous, confreґrie de chantres. Dans le corps: — dans un peignoir Paternel et douillet. Nous valons mieux. Dans Le coton, nous deґpeґrissons. Dans le corps: — dans une stalle, En soi-me me: — dans un four. Nous n’accumulons pas de Denreґes peґrissables. Dans le corps: — dans un mareґcage, Dans le corps: — dans un caveau. Dans le corps: — en exil Extre me. — Deґperdition! Dans le corps: — dans un myste`re, Sur les tempes: — dans l’eґtau Du masque de fer. Petite torche
La Tour Eiffel — a` porteґe de la main! Va, a` ta main, grimpe. Mais, tous, nous l’avons vue, et Aujourd’hui la voyons, et d’autres choses, Il nous parat ennuyeux Et pas beau, votre Paris… «Russie, ma Russie, pourquoi Bru ler d’un feu si clair?» Poeme a son fils
Notre conscience — n’est pas votre conscience. Allez — Assez! — Oubliez tout, enfants, Ecrivez vous-me mes le reґcit De vos jours et de vos passions. Loth, et sa famille de sel — C’est notre album de famille. Enfants, reґglez vous-me mes les comptes Avec la ville qu’on veut faire passer pour — Sodome. Tu n’as pas frappeґ ton fre`re — C’est clair, pour toi, mon ange! Votre pays, votre sie`cle, votre jour, votre heure, Et notre peґcheґ, notre croix, notre dispute, notre Cole`re. Serreґs dans une pe`lerine D’orphelin de`s votre naissance — Cessez de prendre le deuil Pour cet Eden que vous n’avez pas Connu! Et pour des fruits — que vous n’avez Jamais vus. Comprenez: il est aveugle — Celui qui vous emme`ne a` l’office des morts Pour le peuple, et qui mange du pain, Et qui vous en donnera — comme C’est rapide, de Meudon au Kouban… Notre querelle — n’est pas votre querelle. Enfants, creґez vous-me mes vos propres Deґsaccords. Je te remercie, cher fide`le bureau! Tu m’as donneґ ton arbre Pour devenir bureau — et Tu restes — un arbre vivant! Avec ce jeu de jeunes feuillages Au-dessus des sourcils, cette eґcorce vivante, Les larmes d’une reґsine vivante, et Des racines jusqu’au treґfonds de la terre. Jardin
Pour cet enfer, Pour ce deґlire, Donne-moi un jardin, Pour mes vieux jours. Pour les vieilles anneґes, Pour les vieux malheurs: Le travail — les anneґes, Les sueurs — les anneґes… Pour les vieilles anneґes, Les anneґes de chien — Les bru lantes anneґes — Le frais jardin… Pour le fugitif Donne-moi ce jardin: Sans — ni — personne, Sans — ni — a me! Un jardin: ne pas marcher! Un jardin: ne pas voir! Un jardin: ne pas rire! Un jardin: ne pas se moquer! Sans aucune oreille, Donne-moi un jardin: Sans nulle odeur! Sans a me aucune! Tu diras: assez de douleur — prends ce Jardin — solitaire, comme toi. (Mais tu n’y resteras pas, toi, la`!). Un jardin, solitaire, comme toi. Pour les vieux jours, ce jardin, pour moi… — Ce jardin autre? Et, peut-e tre, cet autre monde? — Donne-le-moi pour mes vieux jours — Et pour le pardon de l’a me. Lecteurs de journaux
Le serpent souterrain glisse, Il glisse, il transporte les gens. Et chacun, — avec son Journal (son eczeґma!). Un tic a` la ma choire, La carie des journaux. Ma cheurs de mastic! Lecteurs de journaux. Le lecteur — qui? — Un vieillard, un athle`te? Un soldat? — Ni traits, ni visages, Ni a ge. Un squelette — sans visage: Une feuille de journal! Celle dont tout Paris — , du front Jusqu’au nombril, est habilleґ. Laisse donc, jeune fille! Tu accoucheras d’un lecteur De journaux! Ils se bal — «Il couche avec sa sur» — ancent — «Il a tueґ son pe`re!» — Ils se balancent — et se remplissent De vaniteґ. Qu’importe a` ces messieurs — L’aube ou le coucher de soleil? Des avaleurs de vide, Les lecteurs de journaux! Lire — les journaux: calomnies, Lire — les journaux: deґtournements, Dans chaque colonne — mensonges, Dans chaque colonne — deґgou t. — Avec quoi, vous preґsenterez-vous — Au Jugement dernier — dans la clarteґ — Accapareurs d’instants, Lecteurs de journaux! — Au loin! Disparu! Perdu! La peur maternelle est ancienne, Me`re! La presse de Gutenberg est Plus horrible que la poussie `re de Schwartz! Pluto t e tre au cimetie`re, — que Dans une infirmerie purulente, Gratteurs de croutes, Lecteurs de journaux! Qui laisse pourrir nos fils A la fleur de l’a ge? Les incestueux e ґcrivains Pour journaux! C’est cela, amis, — que je pense — Et bien plus fortement encore Que dans ces vers, — lorsque, Mon manuscrit a` la main, Je me trouve en face, ou pluto t — Il n’y a pas de lieu plus vide! — Devant la non-face Du reґdacteur des saleteґs du journal. Tu ouvres en grand tes yeux vers le ciel bleu — Et tu t’exclames: — un orage! Un audacieux passe, tu le`ves les sourcils — Et tu t’exclames: un amour! Au travers de la mousse grise des indiffeґrences — Moi, je m’exclame: — des poe`mes. Cendres
Il s’est abattu sur la ville de Saint Vinceslas — L’incendie, ainsi, deґvore les herbes — Apre`s avoir joueґ avec les facettes de Bohe me! — La cendre, ainsi, couvre les ba timents, La tempe te de neige, ainsi, balaye les jalons… De l’Eden — Tche`ques, dites-le! — Que reste-t-il? Des cendres. — La Peste, ainsi, reґjouit les cimetie`res! 2 Il s’est abattu sur la ville de Saint Vinceslas — L’incendie, ainsi, deґvore les herbes — Une deґcision — c’est votre dernier deґlai: — L’eau, ainsi, s’approche des fene tres, La cendre, ainsi, couvre les ba timents… Par-dessus les ponts et les places Pleure, il pleure le lion biceґphale… — La Peste, ainsi, reґjouit les cimetie`res! 3 Il s’est abattu sur la ville de Saint Vinceslas — L’incendie, ainsi, deґvore les herbes — L’eґtouffement, sans freґmir — La cendre, ainsi, couvre les ba timents: Faites signe, a mes vivantes! Prague Aujourd’hui plus deґserte que Pompeґi: Un pas, un bruit — nous cherchons en vain… — La Peste, ainsi, reґjouit les cimetie`res! A l’allemagne
Oh, jeune fille aux joues les plus roses Parmi les montagnes vertes — Allemagne! Allemagne! Allemagne! Quelle honte! Tu as empocheґ la moitieґ de la carte du monde, Ame astrale, Jadis, tu faisais re ver par tes contes, Aujourd’hui, — tu avances tes chars. Devant la paysanne tche`que — Tu foules le bleґ de ses espoirs Sous les roues de ton char Et ne baisses pas les yeux? Devant l’infinie tristesse De ce petit pays — Vous, les Germains, fils De la Germanie, que sentez-vous? O manie! O momie De la grandeur! Tu vas bru ler, Allemagne! Folie, Folie, Ce que tu fais. L’hercule triomphera Des liens du serpent! A ta santeґ, Moravie! Et toi, Slovaquie, sois slovaque! Tu recules, dans les sous-sols Du cristal et — tu preґpares le coup: Bohe me! Bohe me! Bohe me! Salut!