Mais ce n’est pas seulement contre les jésuites, cette force vive du catholicisme, qu’on a cherché à exploiter la popularité moitié factice, moitié sincère dont on avait enveloppé le pape Pie IX. Un autre parti encore comptait aussi sur lui — une autre mission lui était réservée.
Les partisans de l’indépendance nationale espéraient que, sécularisant tout à fait la Papauté au profit de leur cause, celui qui avant tout est prêtre, consentirait à se faire le gonfalonier de la liberté italienne. C’est ainsi que les deux sentiments les plus vivaces et les plus impérieux de l’Italie contemporaine: l’antipathie pour la domination séculière du clergé et la haine traditionnelle de l’étranger, du barbare, de l’Allemand, revendiquaient tous deux, au profit de leur cause, la coopération du Pape. Tout le monde le glorifiait, le déifiait même, mais à la condition qu’il se ferait le serviteur de tout le monde, et cela dans un sens qui n’était nullement celui de l’humilité chrétienne.
Parmi les opinions ou les influences politiques qui venaient ainsi briguer son patronage en lui offrant leur concours, il y en avait une qui avait jeté précédemment quelque éclat parce qu’elle avait eu pour interprètes et pour apôtres quelques hommes d’un talent littéraire peu commun. A en croire les doctrines naïvement ambitieuses de ces théoriciens politiques, l’Italie contemporaine allait sous les auspices du Pontificat romain récupérer la primauté universelle et ressaisir pour la troisième fois le sceptre du monde. C’est-à-dire qu’au moment où l’établissement papal était secoué jusque dans ses fondements, ils proposaient sérieusement au Pape de renchérir encore sur les données du moyen-âge et lui offraient quelque chose comme un Califat chrétien — à la condition, bien entendu, que cette théocratie nouvelle s’exercerait avant tout dans l’intérêt de la nationalité italienne.
On ne saurait, en vérité, assez s’émerveiller de cette tendance vers le chimérique et l’impossible qui domine les esprits de nos jours et qui est un des traits distinctifs de l’époque. Il faut qu’il y ait une affinité réelle entre l’utopie et la Révolution, car chaque fois que celle-ci, un moment infidèle à ses habitudes, veut créer au lieu de détruire, elle tombe infailliblement dans l’utopie. Il est juste de dire que celle à laquelle nous venons de faire allusion est encore une des plus inoffensives.
Enfin vint un moment dans la situation donnée où, l’équivoque n’étant plus possible, la Papauté, pour ressaisir son droit, se vit obligée de rompre en visière aux prétendus amis du Pape. C’est alors que la Révolution jeta à son tour le masque et apparut au monde sous les traits de la république romaine.
Quant à ce parti on le connaît maintenant, on l’a vu à l’œuvre. C’est le véritable, le légitime représentant de la Révolution en Italie. Ce parti-là considère la Papauté comme son ennemi personnel à cause de l’élément chrétien qu’il découvre en elle. Aussi n’en veut-il à aucun prix, pas même pour l’exploiter. Il voudrait tout simplement la supprimer et c’est par un motif semblable qu’il voudrait aussi supprimer tout le passé de l’Italie, toutes les conditions historiques de son existence comme entachées et infectées de catholicisme, se réservant de rattacher, par une pure abstraction révolutionnaire, l’existence du régime qu’il prétend fonder, aux antécédents républicains de l’ancienne Rome.
Eh bien, ce qu’il y a de particulier dans cette brutale utopie, c’est que, quel que soit le caractère profondément anti-historique dont elle est empreinte, elle aussi a sa tradition bien connue dans l’histoire de la civilisation italienne. — Elle n’est après tout que la réminiscence classique de l’ancien monde païen, de la civilisation païenne, — tradition qui a joué un grand rôle dans l’histoire de l’Italie, qui s’est perpétuée à travers tout le passé de ce pays, qui a eu ses représentants, ses héros et même ses martyrs et qui, non contente de dominer presque exclusivement ses arts et sa littérature, a tenté à plusieurs reprises de se constituer politiquement pour s’emparer de la société tout entière. Et, chose remarquable, — chaque fois que cette tradition, celle tendance a essayé de renaître, elle est toujours apparue à la manière des revenants, invariablement attachée à la même localité — à celle de Rome.
Arrivée jusqu’à nos jours, le principe révolutionnaire ne pouvait guère manquer de l’accueillir et de se l’approprier à cause de la pensée anti-chrétienne qui était en elle. Maintenant ce parti vient d’être abattu et l’autorité du Pape en apparence restaurée. Mais si quelque chose, il faut en convenir, pouvait encore grossir le trésor de fatalités que cette question romaine renferme, c’était de voir ce double résultat obtenu par une intervention de la France.
Le lieu commun de l’opinion courante au sujet de cette intervention c’est de n’y voir, comme on le fait assez généralement, qu’un coup de tête ou une maladresse du gouvernement français. Ce qu’il y a de vrai à dire, à ce sujet, c’est que si le gouvernement français, en s’engageant dans cette question insoluble en elle-même, s’est dissimulé qu’elle était plus insoluble pour lui que pour tout autre, cela prouverait seulement de sa part une complète inintelligence tant de sa propre position que de celle de la France… ce qui d’ailleurs est fort possible, nous en convenons.
En général on s’est trop habitué en Europe, dans ces derniers temps, à résumer l’appréciation que l’on fait des actes ou plutôt des velléités d’action de la politique française par une phrase devenue proverbiale: «La France ne sait ce qu’elle veut». — Cela peut être vrai, mais pour être parfaitement juste on devrait ajouter que la France ne peut pas savoir ce qu’elle veut. Car pour y réussir il faut avant tout avoir
Et ici il ne s’agit pas de ce désaccord, de cette divergence d’opinions politiques ou autres qui se rencontrent dans tous les pays où la société par la fatalité des circonstances se trouve livrée au gouvernement des partis. II s’agit d’un fait bien autrement grave; il s’agit d’un antagonisme permanent, essentiel et à tout jamais insoluble, qui depuis soixante ans constitue, pour ainsi dire, le fond même de la conscience nationale en France. C’est l’âme de la France qui est divisée.
La Révolution, depuis qu’elle s’est emparée de ce pays, a bien pu le bouleverser, le modifier, l’altérer profondément, mais elle n’a pu, ni ne pourra jamais se l’assimiler entièrement. Elle aura beau faire, il y a des éléments, des principes dans la vie morale de la France qui résisteront toujours — ou du moins aussi longtemps qu’il y aura une France au monde; tels sont: l’Eglise catholique avec ses croyances et son enseignement; le mariage chrétien et la famille, et même la propriété. D’autre part, comme il est à prévoir que la Révolution, qui est entrée non-seulement dans le sang, mais dans l’âme même de cette société, ne se décidera jamais à lâcher prise volontairement, et comme dans l’histoire du monde nous ne connaissons pas une formule d’exorcisme applicable à une nation tout entière, il est fort à craindre que l’état de lutte, mais d’une lutte intime et incessante, de scission permanente et pour ainsi dire organique, ne soit devenu pour bien longtemps la condition normale de la nouvelle société française.
Et voilà pourquoi dans ce pays, où nous voyons depuis soixante ans se réaliser cette combinaison d’un Etat révolutionnaire par principe traînant à la remorque une société qui n’est que révolutionnée, le gouvernement, le pouvoir qui tient nécessairement des deux sans parvenir à les concilier, s’y trouve fatalement condamné à une position fausse, précaire, entourée de périls et frappée d’impuissance. Aussi avons-nous vu que depuis cette époque tous les gouvernements en France — moins un, celui de la Convention pendant la Terreur, — quelque fût la diversité de leur origine, de leurs doctrines et de leurs tendances, ont eu ceci en commun: c’est que tous, sans excepter même celui du lendemain de Février, ils ont subi la Révolution bien plus qu’ils ne l’ont représentée. Et il n’en pouvait être autrement. Car ce n’est qu’à la condition de lutter contre elle, tout en la subissant, qu’ils ont pu vivre. Mais il est vrai de dire que, jusqu’à présent du moins, ils ont tous péri à la tâche.
Comment donc un pouvoir ainsi fait, aussi peu sûr de son droit, d’une nature aussi indécise, aurait-il eu quelque chance de succès en intervenant dans une question comme l’est cette question romaine? En se présentant comme médiateur ou comme arbitre entre la Révolution et le Pape, il ne pouvait guère espérer de concilier ce qui est inconciliable par nature. Et d’autre part il ne pouvait donner gain de cause à l’une des parties adverses sans se blesser lui-même, sans renier pour ainsi dire une moitié de lui-même. Ce qu’il pouvait donc obtenir par cette intervention à double tranchant, quelque émoussé qu’il fût, c’était d’embrouiller encore davantage ce qui déjà était inextricable, d’envenimer la plaie en l’irritant. C’est à quoi il a parfaitement réussi.
Maintenant quelle est au vrai la situation du Pape à l’égard de ses sujets? Et quel est le sort probable réservé aux nouvelles institutions qu’il vient de leur accorder? — Ici malheureusement les plus tristes prévisions sont seules de droit. C’est le doute qui ne l’est pas.
La situation, — c’est l’ancien état des choses, celui antérieur au règne actuel, celui qui dès lors croulait déjà sous le poids de son impossibilité, mais démesurément aggravé par tout ce qui est arrivé depuis. Au moral, par d’immenses déceptions et d’immenses trahisons; au matériel, par toutes les ruines accumulées.
On connaît ce cercle vicieux où depuis quarante ans nous avons vu rouler et se débattre tant de peuples et tant de gouvernements. Des gouvernés n’acceptant les concessions que leur faisait le pouvoir, que comme un faible acompte payé à contrecœur par un débiteur de mauvaise foi. Des gouvernements qui ne voyaient dans les demandes qu’on leur adressait que les embûches d’un ennemi hypocrite. Eh bien, cette situation, cette réciprocité de mauvais sentiments, détestable et démoralisante partout et toujours, est encore grandement envenimée ici par le caractère particulièrement sacré du pouvoir et par la nature tout exceptionnelle de ses rapports avec ses sujets. Car, encore une fois, dans la situation donnée et sur la pente où l’on se trouve placé, non seulement par la passion des hommes, mais par la force même des choses, — toute concession, toute réforme, pour peu qu’elle soit sincère et sérieuse, pousse infailliblement l’Etat romain vers une sécularisation complète. La sécularisation, nul n’en doute, est le dernier mot de la situation. Et cependant le Pape, sans droit pour l’accorder même dans les temps ordinaires, puisque la souveraineté temporelle n’est pas son bien, mais celui de l’Eglise de Rome, — pourrait bien moins encore y consentir maintenant qu’il a la certitude que cette sécularisation, lors même qu’elle serait accordée à des nécessités réelles, tournerait en définitive au profit des ennemis jurés, non pas de son pouvoir seulement, mais de l’Eglise elle-même. Y consentir, ce serait se rendre coupable d’apostasie et de trahison tout à la fois. Voici pour le Pouvoir. Pour ce qui est des sujets, il est clair que cette antipathie invétérée contre la domination des prêtres, qui constitue tout l’esprit public de la population romaine, n’aura pas diminué par suite des derniers événements.
Et si d’une part une semblable disposition des esprits suffit à elle seule pour faire avorter les réformes les plus généreuses et les plus loyales, d’autre part l’insuccès de ces réformes ne peut qu’ajouter infiniment à l’irritation générale, confirmer l’opinion dans sa haine pour l’autorité rétablie et —
Voilà certes une situation parfaitement déplorable et qui a tous les caractères d’un châtiment providentiel. Car pour un prêtre chrétien quel plus grand malheur peut-on imaginer que celui de se voir ainsi fatalement investi d’un pouvoir qu’il ne peut exercer qu’au détriment des âmes et pour la ruine de la Religion!.. Non, en vérité, cette situation est trop violente, trop contre nature pour pouvoir se prolonger. Châtiment ou épreuve, il est impossible que la Papauté romaine reste longtemps encore enfermée dans ce cercle de feu sans que Dieu dans Sa miséricorde lui vienne en aide et lui ouvre une voie, une issue merveilleuse, éclatante, inattendue — ou, disons mieux, attendue depuis des siècles.
Peut-être en est-elle séparée encore, elle — la Papauté — et l’Eglise soumise à ses lois, par bien des tribulations et bien des désastres; peut-être n’est-elle encore qu’à l’entrée de ces temps calamiteux. Car ce ne sera pas une petite flamme, ce ne sera pas un incendie de quelques heures que celui qui, en dévorant et réduisant en cendres des siècles entiers de préoccupations mondaines et d’inimitiés anti-chrétiennes, fera enfin crouler devant elle cette fatale barrière qui lui cachait l’issue désirée.
Et comment à la vue de ce qui se passe, en présence de cette organisation nouvelle du principe du mal, la plus savante et la plus formidable que les hommes aient jamais vue, — en présence de ce monde du mal tout constitué et tout armé, avec son église d’irréligion et son gouvernement de révolte, — comment, disons-nous, serait-il interdit aux chrétiens d’espérer que Dieu daignera proportionner les forces de Son Eglise à Lui, à la nouvelle tâche qu’Il lui assigne? — Qu’à la veille des combats qui se préparent Il daignera lui restituer la plénitude de ses forces, et qu’à cet effet Lui-même, à son heure, viendra, de Sa main miséricordieuse, guérir au flanc de Son Eglise la plaie que la main des hommes y a faite — cette plaie ouverte qui saigne depuis huit cents ans!..
L’Eglise Orthodoxe n’a jamais désespéré de cette guérison. Elle l’attend — elle y compte — non pas avec confiance, mais avec certitude. Comment ce qui est
Rome et elle espère qu’au jour de la grande réunion elle lui restituera intact ce dépôt sacré.
Qu’il nous soit permis de rappeler, en finissant, un incident qui se rattache à la visite que l’Empereur de Russie a faite à Rome en 1846. On s’y souviendra peut-être encore de l’émotion générale qui l’a accueilli à son apparition dans l’église de Saint-Pierre — l’apparition de l’Empereur orthodoxe revenu à Rome après plusieurs siècles d’absence! et du mouvement électrique qui a parcouru la foule, lorsqu’on l’a vu aller prier au tombeau des Apôtres. Cette émotion était juste et légitime. L’Empereur prosterné n’y était pas seul. Toute la Russie était là prosternée avec lui. — Espérons qu’il n’aura pas prié en vain devant les saintes reliques.
La Russie et l'Occident*
Le mouvement de Février, en bonne logique, aurait dû aboutir à une croisade de tout l’Occident
De là la possibilité de la réaction, comme celle inaugurée par les journées de juin de l’année dernière. C’est la réaction des parties non encore entamées de l’organisme souffrant contre l’envahissement progressif de la maladie. — Cette résistance de Juin et toutes celles qu’elle a déterminées à sa suite sont un grand fait, une grande Révélation. Il est clair maintenant que la Révolution ne peut plus espérer nulle part de se faire
Pour le moment la Révolution est matériellement désarmée.
La répression de juin 1848 lui a paralysé les bras, la victoire de la Russie en Hongrie lui a fait tomber les armes des mains. Il va sans dire que pour être désarmée la Révolution n’en est pas moins pleine de vie et de vigueur. Elle se retire pour le moment du champ de bataille, elle l’abandonne à ses vainqueurs. Que vont-ils faire de leur victoire?..
Et d’abord, où en sont maintenant les Pouvoirs réguliers en Occident? Car pour préjuger quels peuvent être à l’avenir leurs rapports vis-à-vis de la Révolution, il faudrait déterminer au préalable quelles sont les conditions morales de leur existence à eux-mêmes. En un mot, quel est le symbole de foi qu’ils ont à opposer au symbole de la Révolution?
Quant au symbole révolutionnaire, nous le connaissons, et précisément, parce que nous le connaissons, nous nous expliquons fort bien d’où lui vient son ascendant irrésistible sur l’Occident, — les méprises ne sont plus possibles, toute équivoque volontaire ou involontaire serait hors de saison.
La Révolution, à la considérer dans son principe le plus essentiel, le plus élémentaire, est le produit net, le dernier mot, le mot suprême de ce que l’on est convenu d’appeler depuis 3 siècles la civilisation de l’Occident. C’est la pensée moderne toute entière depuis sa rupture avec l’Eglise.
Cette pensée est celle-ci: l’homme, en définitive, ne relève que de lui-même, tant pour la direction de sa raison que pour celle de sa volonté. Tout pouvoir vient de l’homme, tout autorité qui se réclame d’un titre supérieur à l’homme n’est qu’une illusion ou une déception. En un mot, c’est l’apothéose du
Tel est qui l’ignore, le credo de l’école révolutionnaire; mais, sérieusement parlant, la société de l’Occident, la civilisation de l’Occident en a-t-elle un autre?..
Et les Pouvoirs publics de cette société, eux, qui depuis des générations n’ont eu pour y vivre d’autre milieu intellectuel que celui-là, comment feront-ils maintenant pour en sortir? Et comment, sans en sortir, trouveront-ils le point d’Archimède dont ils ont besoin pour y placer leur levier?
M-r Guizot lui-même a beau tonner maintenant contre la démocratie européenne, a beau lui reprocher, comme le principe de toutes ses erreurs et de tous ses méfaits, son idolâtrie pour elle-même: la démocratie occidentale, en se prenant pour l’objet de son culte, n’a fait, il faut bien le reconnaître, que suivre aveuglement les instincts que vous-même et vos propres doctrines ont contribué, autant que quoi que soit, à développer en elle? En effet, qui donc, plus que vous et votre école a réclamé, a revendiqué pour la raison de l’homme les droits de l’autonomie; qui nous a enseigné à voir dans la réformation religieuse du 16-ième siècle moins encore un mouvement de réaction contre les abus et les prétentions illégitimes du catholicisme romain qu’une ère de l’émancipation définitive de la raison humaine, salué dans la philosophie moderne la formule scientifique de cette émancipation et glorifié dans le mouvement révolutionnaire de 1789 l’avènement au pouvoir, la prise de possession de la société moderne, par cette raison de l’homme, ainsi émancipé et ne relevant plus que d’elle-même? Après de pareils enseignements comment voulez-vous que le
Reconnaissons-le donc, la Révolution, variée à l’infini dans ses degrés et ses manifestations, est une et identique dans son principe, et c’est de ce principe, il faut bien l’avouer, qu’est sortie la civilisation actuelle de l’Occident.
Nous ne nous dissimulons pas l’immense portée de cet aveu. Nous savons fort bien que c’est le fait que nous venons d’énoncer qui imprime à la dernière catastrophe européenne le cachet d’une époque tragique entre toutes les époques de l’histoire du monde. Nous assistons, très probablement, à la banqueroute d’une civilisation toute entière…
En effet, voilà depuis mainte et mainte générations que nous vous voyons, hommes de l’Occident, tous occupés, peuples et gouvernements, riches et pauvres, les doctes et les ignorants, les philosophes et les gens du monde, tous occupés à lire en commun dans le même livre, dans le livre de la raison humaine émancipée, lorsqu’en février de l’année 1848 une fantaisie subite est venue à quelques-uns d’entre vous, les plus impatients, les plus aventureux, de retourner la dernière page du livre et d’y lire la terrible révélation que vous savez… Maintenant on a beau se récrier, se gendarmer contre les téméraires. Comment faire, hélas, que ce qui a été lu, n’ait pas été lu… Réussira-t-on à sceller cette formidable dernière page? Là est le problème.
Je sais bien que dans les sociétés humaines tout n’est pas doctrine ou principe, qu’indépendamment des uns et des autres il y a les intérêts matériels qui suffisent ou à peu près, dans les temps ordinaires, à assurer leur marche, il y a, comme dans tout organisme vivant, l’instinct de la conservation, qui peut pendant quelque temps lutter énergiquement contre une destruction imminente. Mais l’instinct de la conservation qui n’a jamais pu sauver une armée battue, pourrait-il à la longue protéger efficacement une société en déroute?
Pour cette fois encore les Pouvoirs publics et la société à leur suite ont repoussé, il est vrai, le dernier assaut que leur a livré la Révolution. Mais est-ce bien avec ses propres forces, est-ce bien avec ses armes légitimes que la civilisation moderne, que la civilisation libérale de l’Occident, s’est protégée et défendue contre ses agresseurs?
Certes, s’il y a eu un fait grandement significatif dans l’histoire de ces derniers temps, c’est à coup sûr celui-ci: le lendemain du jour où la société europ<éenne> avait proclamé le suffrage universel comme l’arbitre suprême de ses destinées, c’est à la force armée, c’est à la discipline militaire qu’elle a été obligée de s’adresser pour sauver la civilisation. Or, la force armée, la discipline militaire, qu’est-ce autre chose qu’un legs, un débris, si l’on veut, du vieux monde, d’un monde depuis longtemps submergé. Et c’est pourtant en s’accrochant à ce débris-là que la société contemporaine est parvenue à se sauver du nouveau déluge qui allait l’engloutir à son tour.
Mais si la répression militaire, qui dans le système établi n’est qu’une anomalie, qu’un heureux accident, a pu, dans un moment donné, sauver la société menacée, suffit-elle pour en assurer les destinées? En un mot, l’état de siège pourra-t-il jamais devenir un système de gouvernement?..
Et puis, encore une fois, la Révolution n’est pas seulement un ennemi en chair et en os. C’est <нрзб.> plus qu’un Principe. C’est un Esprit, une Intelligence, et pour le vaincre il faudrait savoir le conjurer.
Je sais bien que les derniers événements ont jeté dans tous les esprits d’immenses doutes et d’immenses désenchantements et que bien des enfants de la génération actuelle ont révoqué en doute la sagesse révolutionnaire de leurs pères. On a touché au doigt l’inanité des résultats obtenus. Mais si des illusions, qu’on pourrait déjà qualifier de séculaires ont été emportées par la dernière tempête, nulle foi ne les a remplacées… Le doute s’est creusé, et voilà tout. Car la pensée moderne peut bien batailler contre la Révolution sur telle ou telle autre de ses conséquences, le socialisme, le communisme, voire même l’athéisme, mais pour en résoudre le Principe il faudrait qu’elle se reniât elle-même. Et voilà pourquoi aussi la société occidentale, qui est l’expression de cette pensée, en se voyant acculée à l’abîme par la catastrophe de Février, a bien pu se rejeter en arrière par un mouvement instinctif, mais il lui faudrait des ailes pour franchir le précipice ou un miracle, sans précédent dans l’histoire des Sociétés humaines, pour revenir sur ses pas.
Telle est la situation actuelle du monde. Elle est, certainement, claire pour la divine Providence, mais elle est insoluble pour la raison contemporaine.
C’est sous l’empire de pareilles circonstances que les Pouvoirs publics de l’Occident sont appelés à régir la Société, à la raffermir, à la rasseoir sur ses bases, et ils sont tenus à travailler à cette œuvre avec les instruments qu’ils ont reçus des mains de la Révolution et qui ont été fabriqués pour son usage.
Mais indépendamment de cette tâche de pacification générale, qui est commune à tous les gouvernements, il y a dans chacun des grands Etats de l’Occident des questions spéciales, qui sont le produit et comme le résumé de leur histoire particulière et qui, ayant été, pour ainsi dire, mises à l’ordre du jour par la Providence historique, réclament une solution imminente.
C’est à ces questions que s’est attaquée dans les différents pays la Révolution européenne, mais elle n’a su y trouver qu’un champ de bataille contre le Pouvoir et la Société. Maintenant qu’elle a honteusement échoué dans tous ses efforts et dans toutes ses tentatives et qu’au lieu de résoudre les questions elle n’a fait que les envenimer, c’est aux gouvernements à s’y essayer, à leur tour, en travaillant à leur solution en présence même et, p<our> ainsi dire, sous le contrôle de l’ennemie qu’ils ont vaincue.
Mais avant tout passons en revue les différentes questions.
Pour qui observe, en témoin intelligent, mais
Pour nous, qui regardons
C’est une étrange chose, après tout, que cette fraction de la <société> — le Public. C’est là, à proprement parler, la vie <du> peuple, le peuple élu de la Révolution. C’est cette minorité de la société occidentale qui (sur le continent au moins), grâce à la direction nouvelle, a rompu avec la vie historique des masses et a secoué toutes les croyances positives… Ce peuple anonyme est le même dans tous les pays. C’est le peuple de l’individualisme, de la négation. Il y a cependant en lui un élément qui, tout négatif qu’il est, lui sert de lien et lui fait comme une sorte de religion. C’est la haine de l’autorité sous toutes les formes et à tous ses degrés, la haine de l’autorité comme principe. Cet élément parfaitement négatif, dès qu’il s’agit d’édifier et de conserver, devient terriblement positif, dès qu’il est question de renverser et de détruire. — Et c’est là, soit dit en passant, ce qui explique les destinées du gouvernement représentatif sur le continent. Car ce que les institutions nouvelles ont appelé jusqu’à présent la représentation, ce n’est pas, quoi qu’on en dise, la société elle-même, la société réelle avec ses intérêts et ses croyances, mais c’est ce quelque chose d’abstrait et de révolutionnaire qui s’appelle le public, représentant des opinions et rien de plus. Aussi ces institutions ont bien pu fomenter sachant l’opposition, mais nulle part jusqu’à présent elles n’ont <нрзб.> fondé un gouvernement…
Le monde réel, toutefois, le monde de la réalité historique, même sous le mirage n’en est pas moins resté ce qu’il est et n’en a pas moins poursuivi son chemin tout à côté de ce monde de l’opinion publique qui, grâce à l’acquiescement général, avait aussi acquis une sorte de réalité.
Après que le parti révolutionnaire nous a donné le spectacle de son impuissance, vient maintenant le tour des gouvernements qui ne tarderont pas à prouver que s’ils sont encore assez forts pour s’opposer à une destruction complète, ils ne le sont plus assez pour rien réédifier. Ils sont comme ces malades qui réussissent à triompher de la maladie, mais après que la maladie a profondément altéré leur constitution, et dont la vie désormais n’est plus qu’une lente agonie. L’année 1848 a été un tremblement de terre qui n’a pas renversé de fond en comble tous les édifices qu’elle a ébranlés, mais ceux même qui sont restés debout ont tellement été lézardés par la secousse, que leur chute définitive est toujours imminente.
En Allemagne la guerre civile est le fond même de sa situation politique. C’est plus que jamais l’Allemagne de la guerre de Trente ans, le Nord contre le Midi, les souverainetés locales contre le Pouvoir unitaire, mais tout cela démesurément accru et renforcé par l’action du principe révolutionnaire. En Italie ce n’est pas seulement comme autrefois la rivalité de l’Allemagne et de la France ou la haine de l’Italie contre le Barbare ultramontain. Il y a de plus encore la guerre à mort déclarée par la Révolution armée du sentiment de la nationalité italienne contre le catholicisme compromis à la suite de la papauté romaine. Quant à la France qui ne peut plus vivre sans renier à chaque pas ce qui, depuis 60 ans, est devenu son principe de vie, la Révolution, — c’est un pays, logiquement et fatalement condamné à l’impuissance. C’est une société condamnée par l’instinct de sa conservation à ne se servir d’un de ses bras que pour enchaîner l’autre.
Telle est selon nous la situation actuelle de l’Occident. La Révolution, conséquence logique et résumé définitif de la civilisation moderne, de la civilisation que le rationalisme anti-chrétien a conquise sur l’Eglise romaine, — la Révolution, convaincue par le fait d’une impuissance absolue comme organisation, mais d’une puissance presque aussi grande comme dissolvant, — d’autre part, ce qui restait à l’Europe des éléments de l’ancienne société, assez vivants encore, pour refouler, au besoin, sur un point donné l’action matérielle de la Révolution, mais tellement eux aussi, pénétrés, saturés et altérés par le principe révolutionnaire, qu’ils en sont devenus comme impuissants à produire quelque chose, qui fût généralement accepté par la société européenne, comme une autorité légitime, — tel est le dilemme, qui se pose en ce moment dans toute son immense gravité. La part d’incertitude que l’avenir se réserve ne porte que sur un seul point: c’est de savoir combien de temps il faudra à une situation semblable, pour produire toutes ces conséquences. Quant à la nature de ces conséquences, on ne saurait les pressentir qu’en sortant complètement du point de vue occidental et en se résignant à comprendre cette vérité vulgaire: c’est que l’Occident européen n’est que la moitié d’un grand tout organique et que les difficultés en apparence insolubles qui la travaillent ne trouveront leur solution que dans l’autre moitié…
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LA RUSSIE ET L’OCCIDENT
I. Situation générale
I. La Situation en 1849
II. Question Romaine
II. La Question Romaine
III. L’Italie
III. L’Italie
IV. L’Unité Allemande
IV. L’Unité Allemande
V. L’Autriche
V. L’Autriche
VI. La Russie
VI. La Russie
VII. La Russie et Napoléon
VII. La Russie et Napoléon
VIII. L’Avenir
VIII. La Russie et la Révolution
IX. L’Avenir
Que veut l’Italie? Le vrai, le factice.
Le vrai: l’indépendance, la souveraineté municipale avec un lien fédéral — l’expulsion de l’étranger, de l’Allemand.
Le faux: l’utopie classique: l’Italie unitaire. Rome à la tête. Restauration romaine.
D’où vient cette utopie? — Son origine — son rôle dans le passé — et jusqu’à nos jours.
Deux Italies. Celle du peuple, des masses, de la réalité. — L’Italie des lettrés, savants, révolutionnaires, depuis Petrarca jusqu’à Mazzini.
Rôle tout particulier de cette tendance des lettrés en Italie. Sa signification: c’est une tradition de l’ancienne Rome, de la Rome payenne. — Pourquoi ce simulacre a plus de réalité en Italie qu’ailleurs.
L’Italie romaine était une Italie conquise. Voilà pourquoi l’unité de l’Italie, telle que ces m<e>ss<ieu>rs l’entendent, est un fait romain et nullement italien.
L’Italie, alors, était la chose de Rome, parce que Rome avait
Ce que c’est que
On les perd, ces droits, quand la délégation est révoquée — on les perd avec l’Empire. — C’est ce qui est arrivé avec Rome. Mais le siège de l’Empire n’étant plus en Italie, il n’y a plus lieu à cette unité factice. — Elle recouvre de plein droit son indépendance et ses autonomies locales.
Retrait de l’Empire à Rome et son transfert à l’Orient. C’est la donnée chrétienne que la donnée payenne cherche à nier.
Et voilà pourquoi elle méconnaît la véritable situation de l’Italie.
Une Italie rendue à la liberté de ses mouvements, mais dépouillée de l’Empire, — une Italie, dépouillée de l’Empire, mais ne pouvant se passer de l’autorité impériale.