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Читать: Том 7. О развитии революционных идей в России - Александр Иванович Герцен на бесплатной онлайн библиотеке Э-Лит


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Des hommes énergiques et sérieux n'attendirent pas le terme de ces projets imaginaires, ils ne se contentèrent pas du mécontentement vague et cherchèrent à l'utiliser d'une autre manière. Ils.conçurent l'idée d'une grande association secrète. Elle devait faire l'éducation politique de la jeune génération, propager les idées de liberté et approfondir a question compliquée d'une réforme radicale et complète du gouvernement russe. Loin de s'en tenir à la théorie, ils s'organisaient en même temps de manière à profiter de la première circonstance favorable pour ébranler le pouvoir impérial. Tout ce qu'il y avait de distingué dans la jeunesse russe, de jeunes militaires comme Pestel, Fonvisine, Narychkine, Iouchnefski, Mouravioif, Orloff, les littérateurs les plus aimés comme Ryléietf et Bestoujelf; des descendants des-familles les plus illustres, comme les princes Obolénski, Troubetzkoï, Odoïefski, Voikonski, le comte Tchernychoff, s enrôlèrent avec empressement dans cette première phalange de l'émancipation russe. Cette société prit d'abord le nom d'Alian-ce du Bien-Etre.

Chose étrange, en même temps que ces jeunes gens ardents, pleins de foi et de vigueur, juraient de renverser l'absolutisme a Pétersbourg, l'empereur Alexandre jurait de river la Russie aux monarchies absolutistes de l'Europe. Il venait de former la célèbre Sainte-Alliance, alliance mystique, inutile, impossible, quelque chose dans le genre d'un Gruttly absolutiste,d'un Tugendbund formé par trois étudiants couronnés, parmi lesquels Alexandre jouait le rôle de tête chaude.

Les uns et les autres ont tenu leurs serments; les uns en allant mourir au gibet ou aux travaux forcés pour leurs idées; Alexandre en laissant la couronne à son frère Nicolas.

Les dix années qui s'écoulèrent depuis la rentrée des troupes jusqu'en 1825, forment l'apogée de l'époque de Pétersbourg. La Russie de Pierre Ier se sentait forte, jeune, pleine d'espérance. Elle pensait que la liberté pouvait s'inoculer avec la même facilité que la civilisation, et oubliait que celle-ci n'avait pas encore dépassé la surface et n'appartenait qu'à une très petite minorité. Cette minorité était en vérité développée au point qu'elle ne pouvait rester dans les conditions provisoires du régime impérial.

C'était la première opposition véritablement révolutionnaire qui se formait en Russie. L'opposition qu'avait rencontrée la civilisation, au commencement du XVIIIe siècle, était conservatrice. Celle même que faisaient quelques grands seigneurs, tels que le comte Panine, sous l'impératrice Catherine II, ne sortait pas du cercle des idées strictement monarchiques; elle était parfois énergique, mais toujours soumise et respectueuse. La direction qui s'empara des esprits après 1812 lut une tout autre. La collision entre le despotisme protecteur et la civilisation protégée devint imminente. Le premier combat qu'elles se livrèrent fut le 14 (26) décembre. L'absolutisme resta vainqueur; il montra alors quelle force il possédait pour le mal.

Le mot provisoire, que nous avons appliqué aux conditions du régime impérial, a pu paraître étrange, et pourtant il exprime le caractère qui frappe le plus, lorsqu'on envisage de près les actes du gouvernement russe. Ses institutions, ses lois, ses projets, tout en lui est évidemment temporaire, transitoire, sans être déterminé et sans forme définitive. Ce n'est pas un gouvernement conservateur, dans le sens du gouvernement autrichien, entre autres, parce qu'il n'a rien à conserver, à l'exception de sa force matérielle et de l'intégrité du territoire. lia débuté par une destruction tyrannique des institutions, des traditions, des mœurs, des lois, des coutumes du pays, et il continue par une série de bouleversements, sans acquérir de la stabilité et de la régularité.

Chaque règne met en question la majeure partie des droits et des institutions; on défend aujourd'hui ce qu'on ordonnait hier, on modifie, on varie, on abroge les lois: le code publié par Nicolas est la meilleure preuve du manque de principes et d'unité dans la législation impériale. Ce code présente la réunion de toutes |es lois existantes, c'est une juxtaposition d'ordonnances, de dispositions, d'oukases plus ou moins contradictoires qui expriment beaucoup mieux le caractère du prince ou l'intérêt du moment que l'esprit d'une législation unitaire. Le code du tzar Alexis sert de base, les ordonnances de Pierre Ier, conçues dans une tout autre tendance, servent de continuation: une loi de Catherine, dans l'esprit de Beccaria et de Montesquieu, s'y trouve à côté des ordres du jour de Paul Ier qui surpassent tout ce qu'on peut trouver de plus absurde et de plus arbitraire dans les édits des empereurs romains. Le gouvernement russe, comme tout ce qui n'a pas de racine historique, non seulement n'est pas conservateur, mais tout au contraire, il aime les innovations jusqu'à la folie. Il ne laisse rien en repos, et s'il améliore rarement, il change continuellement. C'est l'histoire des uniformes qu'on modiiie sans cesse et sans motif, pour les civils comme pour les militaires, passe-temps qui ne manquent pas de coûter des sommes immenses. C'est l'histoire du rebadigeonnage de vieux bâtiments, preuve de bon goût et du degré de la civilisation du gouvernement russe. Quelquefois on fait des révolutions entières en Russie, sans qu'on s'en aperçoive à l'étranger grâce au manque de publicité et au mutisme général. C'est ainsi qu'en 1838 on changea radicalement l'administration de toutes les communes rurales de l'empire. Le gouvernement s'immisça dans les affaires de la commune, il plaça chaque village sous une double surveillance de la police, Il commença une organisation forcée des travaux agricoles, il depouilla des communes et en enrichit d'autres, il établit enfin une administration nouvelle pour 17.000.000 d'hommes, sans que cet événement, qui a cependant presque toutes les dimensions une révolution, ait seulement transpiré en Europe.

Les paysans, craignant les cadastres et les interventions des agents publics, qu'ils connaissaient pour des pillards privilégies uniformés, s'insurgèrent dans beaucoup d'endroits. Dans quelques districts des gouvernements de Kazan, Viatka et Tambov, on est allé jusqu'à les mitrailler, et le nouvel ordre jut maintenu.

Un état pareil ne peut durer longtemps, et ce fut pour la première fois depuis 1812 qu'on commença à le sentir.

Le temps d'une association politique et secrète était parfaitement bien choisi, sous tous les rapports. La propagande littéraire était très active; le célèbre Ryléieff en était l'âme, lui et ses amis, ils ont imprimé à la littérature russe ce caractère d'énergie et d'entrain qu'elle n'a jamais eu ni avant ni après. Ce n'étaient pas seulement des paroles, c'étaient des actes. On voyait une résolution prise, un but certain, on ne s'abusait pas sur le danger, mais on marchait d'un pas ferme et la tête haute vers une solution irrévocable.

La littérature chez un peuple qui n'a point de liberté publique est la seule tribune, du haut de laquelle il puisse faire entendre le cri de son indignation et de sa conscience.

L'influence de la littérature dans une société ainsi faite acquiert des dimensions que celles des autres pays de l'Europe ont perdues depuis longtemps. Les poésies révolutionnaires de Ryléieff et de Pouchkine se trouvent entre les mains des jeunes gens dans les provinces les plus éloignées de l'empire. Il n'y a point de demoiselle bien élevée qui ne les connaisse par cœur, d'officier qui ne les porte dans son havresac, pas de fils de prêtre qui n'en eût fait une douzaine de copies. Ces dernières années, cette ardeur s'est de beaucoup refroidie, parce qu'elles ont produit leur impression; toute une génération a subi l'influence de cette propagande jeune et ardente.

La conjuration se répandait avec célérité à Pétersbourg, à Moscou, dans la Petite-Russie, parmi les officiers de la garde et de la 2e armée. Les Russes indolents, tant qu'ils ne trouvent pas d'impulsions, sont faciles à se laisser entraîner. Une fois entraînés, ils vont aux dernières conséquences sans chercher d'accommodement.

Depuis Pierre Ier on a beaucoup parlé de la faculté d'imitation que les Russes poussaient jusqu'au ridicule. Quelques savants Allemands prétendaient que les Slaves fussent dénués de tout caractère propre, que leur qualité distinctive se bornât à l'acceptivité. En effet la nationalité slave a une grande élasticité; un fois sortie de l'exclusivisme patriotique, elle ne trouve plus d'obstacle infranchissable pour comprendre les autres nationalites. La science allemande qui ne passe pas le Rhin, et la poésie anglaise, qui s'altère en traversant le Pas-de-Calais, ont acquis, il y a longtemps, le droit de cité chez les Slaves. Il faut ajouter à cela, qu'au fond de cette acceptivité des Slaves, il y a quelque chose d'original qui, tout en se prêtant aux influences extérieures, conserve son propre caractère.

Nous retrouvons ce trait de l'esprit russe dans la marche de la conjuration qui nous occupe. Au commencement, elle eut une tendance constitutionnelle, libérale dans le sens anglais. Mais à peine cette opinion fut-elle acceptée, que l'association se transforma, elle devint plus radicale, à la suite de quoi beaucoup de membres l'abandonnèrent. Le noyau des conjurés se fit républicain et no voulut plus se contenter d'une monarchie représentative. Ils pensaient avec raison que s'ils avaient assez de force pour limiter l'absolutisme, ils en auraient assez pour l'anéantir. Les chefs de l'union du Sud avaient en vue une fédéralisation' républicaine des Slaves, ils travaillaient à une dictature révolutionnaire qui devait organiser les formes républicaines.

Il y avait plus; lorsque le colonel Pestel vint en visite à la Société du Nord, il plaça la question sur un autre terrain. Il pensa que la proclamation de la république n'avancerait rien si l'on n'entraînait pas la propriété foncière dans la révolution. N'oublions pas qu'il s'agit ici des faits qui se sont passés entre 1817 et 1825. Les questions sociales n'occupaient alors personne en Europe, Gracchus Babœuf, «le fou, le sauvage» était déjà oublié, Saint-Simon écrivait ses traités, mais personne ne les lisait; Fourier était dans le même cas, les essais d'Owen n'intéressaient pas davantage. Les plus grands libéraux de ces temps, les Benjamin Constant, les P. L. Courier auiaient jeté des cris d'indignation en entendant les propositions de Pestel, propositions qui ne se taisaient pas dans un club composé de prolétaires, mais devant une grande association totalement formée de la noblesse la plus riche. Pestel lui proposait d'arriver, au prix de leur vie, à l'expropriation de leurs biens. On ne s'accordait pas avec lui, ses opinions bouleversaient trop les principes de l'économie politique qu'on venait à peine d'apprendre. Mais on ne l'accusait pas de vouloir le pillage et le massacre; Pestel restait néanmoins le véritable chef de l'association du Sud, et il est plus que probable, qu'en cas de succès, il serait devenu dictateur, lui qui était socialiste avant le socialisme.

Pestel n'était ni rêveur, ni utopiste; tout au contraire, il était complètement dans la réalité, il connaissait l'esprit de sa nation. En laissant les terres à la noblesse, on aurait obtenu une oligarchie, le peuple n'aurait même pas compris son affranchissement, le paysan russe ne voulant être libre qu'avec sa terre.

Ce fut encore Pestel qui pensa le premier à faire participer le peuple à la révolution. Il était d'accord avec ses amis que l'insurrection ne pouvait réussir sans l'appui de l'armée, mais il voulait aussi entraîner à toute force les sectaires religieux, projet profond dont la justesse et la portée seront prouvées par l'avenir.

Après coup, nous pouvons dire que Pestel se faisait illusion: ni ses amis ne pouvaient travailler à une révolution sociale, ni le peuple faire cause commune avec la noblesse; mais il n'est donné qu'aux grands hommes de se tromper de la sorte en anticipant sur le développement des masses.

Il se trompait en pratique, de date, mais théoriquement, il faisait une révélation. Il était prophète, et toute l'association fut une immense école pour la génération présente.

Le 14 (26) décembre a réellement ouvert une nouvelle phase à notre éducation politique, et ce qui peut paraître étrange, la grande intluence que cette œuvre a eue et qui a agi plus que la propagande et plus que les théories, fut le soulèvement même, la conduite héroïque des conjurés sur la place publique, pendant le procès, dans les fers, en présence de l'empereur Nicolas, dans les mines, en Sibérie. Ce qui manquait aux Russes, ce n'étaient ni les tendances libérales, ni la conscience des abus, il leur manquait un précédent qui leur donnât l'audace de l'initiative. Les théories inspirent des convictions, l'exemple forme la conduite. Nulle part un pareil exemple n'est plus nécessaire que là où l'homme n'est pas habitué à poursuivre sa volonté, à se mettre en évidence, à compter sur lui-même et à estimer ses forces, où au contraire il a toujours été mineur, sans voix et sans opinion, abrité derrière la commune comme derrière une enceinte infranchissable absorbé par l'Etat dans lequel il était comme perdu. Avec la civilisation les idées de liberté s'étaient développées nécessairement, mais le mécontentement passif était trop entré dans les habitudes; on voulait sortir du despotisme, mais personne ne voulait être le premier à le faire.

Eh bien, les premiers se présentèrent avec une grandeur d'âme et une force de caractère telles, que le gouvernement, dans son rapport officiel, n'osa ni les abaisser ni les flétrir; Nicolas se borna à les punir avec férocité. Le silence, la passivité muette étaient rompus; du haut de leur gibet, ces hommes réveillèrent l'âme de la nouvelle génération, un bandeau tomba des yeux.

L'action du 14 décembre sur le gouvernement même ne fut pas moins décisive; de Pierre à Nicolas, le gouvernement avait tenu haut le drapeau du progrès et de la civilisation; dès l'année 1825, rien de pareil; le pouvoir ne songe qu'à ralentir le mouvement intellectuel, ce n'est plus le mot de progrès qu'on inscrit sur la bannière impériale, mais les mots: «autocratie, orthodoxie, nationalité», ce mane, fare, takel du despotisme, et de plus les deux derniers mots n'étaient là que pour la forme. Religion, patriotisme, ce n'étaient que les moyens pour raffermir l'autocratie, le peuple n'a jamais été dupe du nationalisme de Nicolas; le grand mot qui exprime son règne c'est le despotisme disant: «périsse la Russie, pourvu que le pouvoir reste illimité et intact». Avec cette devise sauvage plus de malentendu, et ce fut encore le 14 décembre qui força le gouvernement à quitter l'hypocrisie et à arborer le despotisme.

Peu avant le sombre règne qui commença dans le sang russe et qui continua dans le sang polonais, parut le grand poète russe Pouchkine, et dès qu'il parut, il devint nécessaire, comme si la littérature russe ne pouvait se passer de lui. On a lu les autres poètes, on les a admirés, Pouchkine est dans les mains de chaque Russe civilisé, qui le relit toute sa vie. Sa poésie n'est plus ni ua essai ni une étude, ni un exercice, c'était sa vocation, et elle devint un art mûr; la partie civilisée de la nation russe trouva en lui, pour la première fois, le don de la parole poétique.

Pouchkine est on ne peut plus national et en même temps intelligible aux étrangers. Il contrefait rarement la langue populaire des chansons russes, il exprime sa pensée telle qu'elle surgit dans son esprit. Comme tous les grands poètes, il est toujours au niveau de son lecteur, il grandit, devient sombre, orageux, tragique, son vers mugit comme la mer, comme la iorêt agitée par une tempête, mais il est en même temps serein, limpide, pétillant, avide de plaisirs, d'émotions. Partout, le poète russe est réel, rien en lui de maladif, rien de cette pathologie psychologique exagérée, de ce spiritualisme chrétien abstrait, qu'on voit si souvent dans les poètes allemands. Sa muse n'est pas un être pâle, aux nerfs attaqués, roulé dans un linceul, c'est une femme ardente, entourée de l'auréole de la santé, trop riche de sentiments véritables pour en chercher de factices, assez malheureuse pour ne pas inventer de malheurs artificiels. Pouchkine avait la nature panthéiste, épicurienne des poètes grecs, mais il y avait encore dans son âme un élément tout moderne. En se repliant sur lui-même, il trouvait au fond de son âme la pensée amère de Byron, l'ironie corrosive de notre siècle.

On a cru voir dans Pouchkine un imitateur de Byron. Le poète anglais a en effet exercé une grande influence sur le poète russe. On ne sort jamais du commerce d'un homme fort et sympathique sans subir son influence, sans mûrir à ses rayons. La confirmation de ce qui vit dans notre cœur, par l'assentiment d'un esprit qui nous est cher nous donne un élan et une portée nouvelle. Mais il y a loin de cette action naturelle à l'imitation. Après les premiers poèmes de Pouchkine où l'influence de Byron se fit sentir puissamment, il devint à chaque nouvelle production de plus en plus original; toujours plein d'admiration pour le grand poète anglais, il ne fut ni son client ni son parasite, «ni traduttore ni traditore».

Pouchkine et Byron s'écartent complètement l'un de l'autre vers la fin de leur carrière, et cela par une cause bien simple; Byron était profondément anglais et Pouchkine profondément russe, russe de la période de Pétersbourg. Il connaissait toutes les soulfrances de l'homme civilisé, mais il avait une foi dans l'avenir que l'homme de l'Occident n'avait plus. Byron, la grande individualité libre, l'homme qui s'isole dans son indépendance et qui s'enveloppe de plus en plus dans son orgueil, dans sa philosophie fière et sceptique, devient de plus en plus sombre et implacable. Il ne voyait aucun avenir prochain, accablé de pensées amères, dégoûté du monde, il va livrer ses destinées à un peuple de pirates slavo-héllènes qu'il prend pour des Grecs de l'ancien monde. Pouchkine, au contraire, se calme de plus en plus, il se plonge dans l'étude de l'histoire russe, rassemble des matériaux pour une monographie de Pougatcheff, il compose un drame historique, Boris Godounoff, il a une foi instinctive dans l'avenir de la Russie; les cris de triomphe et de victoire qui l'ont frappé enfant encore, en 1813 et 1814, retentissaient dans son âme; il a été même entraîné pendant quelque temps par un patriotisme pétersbourgeois qui se vante du nombre de baïonnettes, qui s'appuie sur les canons. Sans doute cette morgue est aussi peu pardonnable que l'aristocratisme poussé à l'excès de lord Byron, mais la cause en est évidente. Il est douloureux à dire, mais Pouchkine avait un patriotisme exclusif; de grands poètes ont été courtisans, témoins Gœthe, Racine, etc.; Pouchkine n'a été ni courtisan, ni gouvernemental, mais la force brutale de l'Etat lui plaisait par instinct patriotique, ce qui fit qu'if partagea le vœu barbare de répondre aux raisonnements par des boulets. La Russie est en partie esclave, parce qu'elle tiouve de la poésie dans la force matérielle et voit de la gloire à être l'épouvantail des peuples.

Ceux qui disent qu'Onéguine, poème de Pouchkine, est le Don Juan des mœurs russes ne comprennent ni Byron, ni Pouchkine, ni l'Angleterre, ni la Russie: ils s'en tiennent à la forme extérieure. Onéguine est la production la plus importante de Pouchkine, elle a absorbé la moitié de son existence. Ce poème sort même de la période qui nous occupe, il a été mûri par les tristes années qui ont suivi le 14 décembre, et l'on irait croire qu'une œuvre pareille, une autobiographie poétique serait une imitation!

Onéguine, ce n'est ni Hamlet, ni Faust, ni Manfred, ni Obermann, ni Trenmor, ni Charles Moor; Onéguine est un Russe, il n est possible qu'en Russie, là il est nécessaire et on l'y rencontre a chaque pas. Onéguine, c'est un fainéant, parce qu'il n'a jamais eu d'occupation; un homme superflu dans la sphère où il se trouve, sans avoir assez de force de caractère pour en sortir. C’est un homme qui tente la vie jusqu'à la mort et qui voudrait essayer de la mort pour voir si elle ne vaut pas mieux que la vie. a tout commencé sans rien poursuivre, il a pensé d'autant plus qu'il a moins fait, il est vieux à l'âge de vingt ans et rajeunit par l'amour en commençant à vieillir. Il a toujours attendu comme nous tous, quelque chose, parce que l'homme n'a pas assez de folie pour croire à la durée de l'état actuel de la Russie… Rien n'est venu, et la vie s'en allait. Le personnage d'Onéguine est si national qu'il se rencontre dans tous les romans et dans tous les poèmes qui ont eu quelque retentissement en Russie, non pas qu'on ait voulu le copier, mais parce qu'on le trouve continuellement autour de soi ou en soi-même.

Tchatski, le héros d'une comédie célèbre de Griboïédoff, est un Onéguine raisonneur, son frère aîné.

Le Héros de nos jours, par Lermontoff, est son frère cadet. Même dans, les productions secondaires, Onéguine reparaît, outré ou incomplet, mais reconnaissable. Si ce n'est lui, c'est au moins sa copie. Le jeune voyageur, dans le Tarantass du cte Sollogoub, est un Onéguine borné et mal élevé. Le fait est que tous, nous sommes plus ou moins Onéguine, à moins que nous n'aimions mieux être tchinovnik (employé) ou pomechtchik (propriétaire).

La civilisation nous perd, nous désoriente, c'est elle qui fait que nous sommes à charge aux autres et à nous-mêmes, désœuvrés, inutiles, capricieux; que nous passons de l'excentricité à la débauche, dépensant sans regret notre fortune, notre cœur, notre jeunesse, et cherchant des occupations, des sensations, des distractions, comme ces chiens d'Aix-la-Chapelle de Heine qui demandent aux passants, comme une grâce, un coup de pied pour les désennuyer. Nous faisons tout, de la musique, de la philosophie, de l'amour, de l'art militaire, du mysticisme, pour nous distraire, pour oublier le vide immense qui nous opprime.

Civilisation et esclavage, sans même qu'il y ait «un chiffon» entre les deux, pour empêcher que nous ne soyons pas broyés intérieurement ou extérieurement entre ces deux extrêmes forcément rapprochés!

On nous donne une éducation large, on nous inocule les désirs, les tendances, les souffrances du monde contemporain, et l'on nous crie: «Restez esclaves, muets, passifs, ou vous êtes perdus». En récompense, on nous laisse le droit d'écorcher le paysan et de dissiper sur le tapis vert ou au cabaret l'impôt de sang et de larmes que nous prélevons sur lui.

Le jeune homme ne rencontre aucun intérêt vivace dans ce monde de servilisme et d’ambition mesquine. Et pourtant, c’est dans cette société, qu’il est condamne à vivre, car le peuple encore plus élogné de iui. «Ce monde» est au moins composé d’étres déchus de la même espéce, tandit qu’il n’y a rien de commun entre lui et le peuple. Les traditions ont été si bien rompues par Pierre Ier qu'il n'y a pas de force humaine capable de les réunir, au moins quant à présent. Il nous reste l'isolement ou la lutte et nous n'avons pas assez de force morale ni pour le premier ni pour la seconde. C'est ainsi qu'on se fait Onéguine, si l'on ne périt pas dans les maisons publiques ou dans les casemates d'une forteresse.

Nous avons volé la civilisation, et Jupiter veut nous punir avec le même acharnement qu'il a mis à tourmenter Prométhée.

A côté d'Onéguine, Pouchkine a placé Vladimir Lénski, autre victime de la vie russe, le vice-versa d'Onéguine. C'est la souffrance aiguë, à côté de la souffrance chronique. C'est une de ces natures virginales, pures, qui ne peuvent s'acclimater dans un milieu corrompu et fou, qui ont accepté la vie, mais ne peuvent rien accepter de plus du sol immonde, si ce n'est la mort. Victimes expiatoires, ces adolescents passent jeunes, pâles, marqués au front par la fatalité, comme un reproehe, comme un remords et laissent encore plus noire la nuit triste dans laquelle «nous nous mouvons et sommes».

Pouchkine a tracé le caractère de Lénski avec cette tendresse, qu'on a pour les rêves de sa jeunesse, pour les réminiscences de ce temps où l'on a été si plein d'espérance, de pureté, d'ignorance. Lénski est le dernier cri de conscience d'Onéguine, car c'est lui-oiênie, c'est son idéal de jeunesse. Le poète a vu qu'un tel homme l'avait rien à faire en Russie, il l'a tué da la main d'Onéguine, d'Onéguine qui l'aimait et qui, en le visant, ne voulait pas le blesser. Pouchkine s'est effrayé lui-même de cette fin tragique, il se presse de consoler le lecteur, en lui traçant la vie banale qui attendait le jeune poète.

A côté de Pouchkine se place aussi un Lénski – ce fut Vénévitinoff, âme candide et poétique écrasée par les mains grossieres de la vie russe, à vingt-deux ans.

Entre ces deux types, entre l'enthousiaste dévoué, entre le poète, et de l'autre côté, l'homme fatigué, aigri, inutile; entre la tombe de Lénski et l'ennui d'Onéguine, se traîne le fleuve profond et bourbeux de la Russie civilisée, avec ses aristocrates, bureaucrates, officiers, gendarmes, grands-ducs et empereur, masse informe et muette de bassesse, de servilisme, de lérocité et d'envie, qui entraîne et engloutit tout, «ce goultre, comme dit Pouchkine, où, cher lecteur, nous nous baignons avec vous».

Pouchkine a débuté par des poésies révolutionnaires d'une grande beauté. Alexandre l'a exilé de Pétersbourg sur les confins méridionaux de l'empire; nouvel Ovide, il passa l'époque de sa vie de 1819 à 1825 dans la Chersonese taurique. Séparé de ses amis, loin du mouvement politique, au centre d'une nature magnifique mais sauvage, Pouchkine, poète avant tout, se concentra dans son lyrisme; ses pièces lyriques sont les phases de sa vie, la biographie de son âme; on y trouve les vestiges de tout ce qui émouvait cette âme de feu, la vérité et l'erreur, l'entraînement passager d'un moment et les sympathies profondes et éternelles. Nicolas rappela Pouchkine de l'exil quelques jours après avoir fait pendre les héros du 14 décembre. Il voulut le perdre dans l'opinion publique par sa grâce, le réduire par ses bontés.

Pouchkine rentra et ne reconnut plus ni la société de Moscou ni la société de Pétersbourg. Il ne trouva plus ses amis, on n'osait même pas proférer leur nom, on ne parlait que d'arrestations, de visites domiciliaires, d'exil; tout était sombre et terrifié. Il rencontra un instant Mickiewicz, cet autre poète slave; ils se tendirent la main comme au milieu d'un cimetière. L'orage grondait sur leurs têtes: Pouchkine revenait de l'exil, Mickiewicz s'y rendait. Leur entrevue fut lugubre, mais ils ne se comprirent pas. Le cours de Mickiewicz, au Collège de France, a mis au jour le dissentiment qui existait entre eux; pour un Polonais et un Russe le temps de se comprendre n'était pas encore arrivé.

Nicolas, continuant la comédie, nomma Pouchkine gentilhomme de la chambre. Celui-ci saisit le trait et ne vint pas à la cour. On lui présenta alors l'alternative de se rendre au Caucase ou de revêtir l'habit de cour. Il était déjà marié à une femme qui a causé ensuite sa perte, un second exil qui paraissait plus pénible que le premier, – il opta pour la cour. On reconnaît le mauvais côté du caractère russe dans ce manque de fierté, de résistance, dans cette souplesse douteuse.

Le grand-duc héritier le complimentant un jour à l'occasion de sa promotion, «Altesse, lui répondit Pouchkine, vous êtes le premier qui me félicitez à ce sujet».

En 1837, Pouchkine fut tué en duel par un de ces spadassins étrangers qui, comme les mercenaires du moyen âge ou les Suisses de nos jours, vont mettre leur épée au service de tout despotisme. Il tomba au milieu de la plénitude de ses forces, sans avoir achevé ses chants, sans avoir dit ce qu'il avait à dire.

Tout Pétersbourg, à l'exception de la cour et de son entourage, pleura; ce fut alors seulement qu'on vit quelle popularité il avait acquise. Pendant son agonie, une foule compacte se pressait autour de sa maison pour avoir des nouvelles de sa santé. Comme c'était à deux pas du Palais d'hiver, l'empereur put, de ses fenêtres, contempler la foule; il en conçut de la jalousie et confisqua au public les funérailles du poète; on transporta furtivement, par une nuit glaciale, le corps de Pouchkine, entouré de gendarmes et d'agents de police, dans une tout autre église que celle de sa paroisse; là, un prêtre lut hâtivement la messe des morts, un traîneau emporta le corps du poète dans un couvent du gouvernement de Pskov, où se trouvaient ses terres. Lorsque la foule ainsi trompée se porta à l'église où avait été déposé le défunt, la neige avait déjà effacé toute trace du convoi.

Un sort terrible et sombre est réservé chez nous à quiconque ose lever la tête au-dessus du niveau tracé par le sceptre impénal; poète, citoyen, penseur, une fatalité inexorable les pousse dans la tombe. L'histoire de notre littérature est un martyrologe ou un registre des bagnes. Ceux-mêmes que le gouvernement a'épargnés périssent, à peine éclos, se pressant de quitter la vie. Là sotto i giorni brevi e nebulosi Nasce una goûte a cui il morir non duole.

Ryléieff pendu par Nicolas.

Pouchkine tué dans un duel, à trente-huit ans.

Griboïédoff assassiné à Téhéran.

Lermontoff tué dans un duel, à 30 ans, au Caucase.

Vénévitinoff tué par la société, à vingt-deux ans.

Koltzoff tué par sa famille, à trente-trois ans.

Bélinnski tué, à trente-cinq ans, par la faim et la misère.

Poléjaïetf mort dans un hôpital militaire, après avoir été forcé de servir comme soldat au Caucase pendant huit années.

Baratynski mort après un exil de douze ans.

Bestoujeff succombé au Caucase tout jeune encore, après les travaux forcés en Sibérie…

«Malheur, dit l'Ecriture, aux peuples qui lapident leurs prophètes!» Mais le peuple russe n'a rien à craindre, car il n'y a rien à ajouter à son malheureux sort.

V

La littérature et l'opinion publique après le 14 décembre 1825

Les vingt-cinq années qui suivent le 14 (26) décembre sont plus ditficiles à caractériser que toute l'époque écoulée depuis Pierre Ier. Deux courants en sens inverse, l'un à la surlace, l'autre à une profondeur où on le distingue à peine, embrouillent l'observation. A l'apparence, la Russie restait immobile, elle paraissait même reculer; mais, au fond, tout prenait une face nouvelle, les questions devenaient plus compliquées, les solutions moins simples.

A la surface de la Russie officielle, «de l'empire des façades», on ne voyait que des pertes, une réaction féroce, des persécutions inhumaines, un redoublement de despotisme. On voyait Nicolas entouré de médiocrités, de soldats de parades, d'Allemands de la Baltique et de conservateurs sauvages, lui-même méfiant, froid, obstiné, sans pitié, sans hauteur d'âme, médiocre comme son entourage. Immédiatement au-dessous de lui se rangeait la haute société qui, au premier coup de tonnerre qui éclata sur sa tête après le 14 décembre, avait perdu les notions à peine acquises d'honneur et de dignité. L'aristocratie russe ne se releva plus sous le règne de Nicolas, sa fleuraison était passée; tout ce qu'il y avait de noble et de généreux dans son sein était aux mi-Qes ou en Sibérie. Ce qui restait ou se maintint dans les bonnes grâces du maître, tomba à ce degré d'abjection ou dе servilisme qu'on connaît par le tableau qu'en a tracé M. de Custine.

Venaient ensuite les officiers de la garde; de brillants et civilisés ils devinrent de plus en plus des sergents encroûtés. Jusqu'à l'année 1825, tout ce qui portait l'habit civil reconnaissait la supériorité des epaulettes. Pour être comme il faut, il fallait avoir servi une couple d'années à la garde, ou au moins dans la cavalerie. Les officiers étaient l'âme des réunions, les héros des fêtes et des bals, et, pour dire la vérité, cette prédilection n'était pas dénuée de fondement. Les militaires étaient plus indépendants et se tenaient sur un pied plus digne que les bureaucrates rampants et pusillanimes. Les choses prirent une autre face, la garde partagea le sort de l'aristocratie; les meilleurs officiers étaient exilés, un grand nombre d'autres abandonnèrent le service, ne pouvant supporter le ton grossier et impertinent introduit par Nicolas. On se hâtait de remplir les places vides par de bons troupiers ou des piliers de caserne et de manège. Les officiers tombèrent dans l'estime de la société, l'habit noir prit le dessus, et l'uniforme ne domina que dans les petites villes de province et à la cour, ce premier corps de garde de l'empire. Les membres de la famille impériale, de même que son chef, marquent, pour les militaires, une préférence outrée et illicite dans leur position. La froideur du public pour l'uniforme n'allait cependant pas jusqu'à l'admission des employés civils dans la société. Même dans les provinces, on avait une répulsion invincible pour eux, ce qui n'empêcha pas du reste que l'influence des bureaucrates ne s'accrût. Toute l'administration devint, d'aristocratique et d'ignorante qu'elle était, rabuliste et mesquine, après 1825. Les ministères se changèrent en bureaux, leurs chefs et les fonctionnaires supérieurs devinrent des hommes d'affaires ou des scribes. Ils étaient par rapport au civil ce que les troupiers désespérants étaient à la garde. Connaisseurs consommés de toutes les formalités, exécuteurs froids et dépourvus de raisonnement des ordres supérieurs, ils étaient dévoués au gouvernement par amour de concussion. Il fallait à Nicolas de tels officiers et de tels administrateurs.

La caserne et la chancellerie étaient devenues les pivots de la science politique de Nicolas. Une discipline aveugle et dénuée de sens commun, accouplée au formalisme inanimé des buralistes autrichiens, tels sont les ressorts de l'organisation célèbre du pouvoir fort en Russie. Quelle pauvreté de pensée gouvernementale, quelle prose d'absolutisme et quelle pitoyable banalité! C'est la forme la plus simple et la plus brutale du despotisme.

Ajoutons à cela le cte Bénkéndorf, chef du corps des gendarmes, formant une inquisition armée,une maçonnerie policière qui avait ses frères écouteurs et écoutants dans tous les coins de l'empire, de Riga à Nertchinsk; président de la 3e section de la chancellerie de Sa Majesté (telle est la dénomination du bureau central de l'espionnage), jugeant tout, cassant les décisions des tribunaux, se mêlant de tout et surtout des délits politiques. Devant ce bureau-tribunal se voyait traduite de temps à autre la civilisation, sous les traits de quelque littérateur ou étudiant, qu'on exilait ou enfermait dans la forteresse et qui était bientôt remplacé par un autre.

En un mot, à la vue de la Russie officielle, on n'avait que le désespoir au cœur; d'un côté, la Pologne disséminée, martyrisée avec une ténacité épouvantable; de l'autre, la démence d'une guerre qui n'a pas discontinué pendant tout le règne et qui engloutit des armées sans avancer d'un pas notre domination au Caucase; au centre, avilissement général et incapacité gouvernementale.

Mais à l'intérieur il se faisait un grand travail, un travail sourd et muet, mais actif et non interrompu: le mécontentement croissait partout, les idées révolutionnaires ont plus gagné de terrain dans ces vingt-cinq années que durant le siècle entier qui les a précédées, et pourtant, elles ne pénétraient pas jusqu'au peuple.

Le peuple russe continuait à se tenir éloigné des sphères politiques; il n'avait guère de raisons pour prendre part au travailqui s'opérait dans les autres couches de la nation. Les longuessouffrances obligent à une dignité de son genre; le peuple russe a trop souffert pour avoir le droit de s'agiter pour une petite amélioration de son état, il vaut mieux rester franchement un mendiant en haillons que de revêtir un habit rapiécé. Mais s'il ne prenait aucune part dans le mouvement des idées qui occupait lesautres classes, cela ne signifie nullement qu'il ne se passât riendans son âme. Le peuple russe respire plus lourdement que jadis, son regard est plus triste; l'injustice du servage et le pillage desfonctionnaires publics deviennent pour lui plus insupportables. Le gouvernement a troublé le calme de la commune par l'organisation forcée des travaux; on a emprisonné et restreint le repos du paysan dans sa cabane par l'introduction de la police rurale (stanovye pristavy) dans les villages mêmes. Les procès contre les incendiaires, les meurtres des seigneurs, les insurrections de paysans s'augmentèrent dans une grande proportion. L'immense population des dissidents murmure; exploitée, opprimée par le clergé et la police, elle est bien loin de se rallier, et l'on entend parfois dans ces mers mortes et inaccessibles pour nous des sons vagues qui présagent des tempêtes terribles. Ce mécontentement du peuple russe dont nous parlons n'est point visible au regard superficiel. La Russie paraît toujours si tranquille qu'on a de la peine à croire qu'il s'y passe quelque chose. Peu de gens savent ce qui se fait derrière le linceul dont le gouvernement couvre les cadavres, les taches de sang, les exécutions militaires, disant avec hypocrisie et arrogance qu'il n'y a ni sang ni cadavres derrière ce linceul. Que savons-nous des incendiaires de Simbirsk, du massacre des seigneurs, organisé simultanément par un nombre de villages, que savons-nous des révoltes partielles qui ont éclaté lors de l'introduction de la nouvelle administration par Kissé-loff, que savons-nous des insurrections de Kazan, de Viatka, de Tambov, où l'on a dû avoir recours aux canons?..

Le travail intellectuel dont nous parlions ne se faisait ni au sommet de l'Etat, ni à sa base, mais entre les deux, c'est-à-dire en majeure partie entre la petite et la moyenne noblesse. Les faits que nous citerons ne paraissent pas avoir une grande importance, mais il ne faut pas oublier que la propagande, comme toute éducation, a peu d'éclat, surtout lorsqu'elle n'ose même pas paraître au grand jour.

L'influence de la littérature s'accroît notablement et pénètre beaucoup plus loin que jadis: elle ne trahit pas sa mission et reste libérale et propagandiste, autant que cela est possible avec la censure.

La soif de l'instruction s'empare de toute la nouvelle génération; les écoles civiles ou militaires, les gymnases, les lycées, les académies regorgent d'élèves; les enfants des parents les plus pauvres se pressent aux différents instituts. Le gouvernement qui alléchait encore en 1804 par des privilèges les enfants à l'école, arrête par tous les moyens leur affluence; on crée des difficultés a l'admission, aux examens; on impose les élèves; le ministre de l'instruction publique limite par une ordonnance l'instruction des serfs. Cependant l'Université de Moscou devient la cathédrale de la civilisation russe; l'empereur la déteste, la boude, il exile chaque année une fournée de ses élèves, il ne l'honore pas de ses visites en passant à Moscou, mais l'Université fleurit, gagne en influence; mal vue, elle n'attend rien, poursuit son travail et devient une véritable puissance. L'élite de la jeunesse des provinces avoisinant Moscou se porte à son Université, et chaque année une phalange de licenciés se répandent dans tout l'Etat en fonctionnaires, médecins ou précepteurs.

Au fond des provinces, et principalement à Moscou s'augmentait à vue d'œil une classe d'hommes indépendants, n'acceptant aucun service public et s'occupant de la gestion de leurs biens, de science, de littérature; ne demandant rien au gouvernement, si ce n'est de les laisser tranquilles. C'était tout le contraire de la noblesse de Pétersbourg, attachée au service public et à la cour, dévorée d'une ambition servile, qui attendait tout du gouvernement et ne vivait que par lui. Ne rien solliciter, rester indépendant, ne pas chercher de fonctions, cela s'appelle, sous un régime despotique, faire de l'opposition. Le gouvernement voyait d'un mauvais œil ces fainéants et en était mécontent. Ils formaient en effet un noyau d'hommes civilisés et mal disposés à l'égard du régime pétersbourgeois. Les uns passaient des années entières en pays étrangers, important de là des idées libérales; les autres venaient pour quelques mois à Moscou, s'enfermaient le reste de l'année dans leurs terres où ils lisaient tout ce qui paraissait de nouveau et se tenaient au courant de la marche intellectuelle en Europe. La lecture devint un objet de mode parmi les nobles de la province. On se piquait d'avoir des bibliothèques, on faisait venir au moins les nouveaux romans français, le Journal des Débats et la Gazette d'Augsbourg; posséder des livres prohibés tonnait le suprême bon genre. Je ne connais pas une seule maison bien tenue où il n'y ait eu l'ouvrage de M. de Custine sur la Russie spécialement défendu par Nicolas. Privée de toute action, placée sous la menace incessante de la police secrète, la jeunesse se plongeait avec d'autant plus de ferveur dans la lecture. La masse d'idées en circulation s'augmentait.

Mais quelles furent les nouvelles pensées, les tendances qui se produisirent après le 14 décembre?[8]

Les premières années qui suivirent 1825 furent terribles. Il fallait une dizaine d'années avant de se retrouver dans cette malheureuse position d'asservissement et de persécution. Un désespoir profond» et un abattement général s'étaient emparés des hommes. La haute société se hâtait, avec un empressement lâche et vil, de renier tous les sentiments humains, toutes les pensées civilisées. Il n'y avait presque pas de famille aristocratique qui n'eût de proches parents au nombre des exilés et presque aucune d'elles n'osa porter le deuil ou laisser percer des regrets. Et lorsqu'on se détournait de ce triste spectacle de servilisme, lorsqu'on se concentrait dans la méditation pour y trouver un conseil ou un espo'r, on rencontrait une pensée terrible qui faisait glacer le cœur.

Plus d'illusion possible: le peuple resta spectateur indifférent du 14 décembre. Tout homme consciencieux voyait le résultat terrible du divorce complet d'entre la Russie nationale et la Russie européisée. Tout lien actif était rompu entre les deux partis, il fallait le renouer, mais de quelle manière? C'était la une grande question. Les uns pensaient qu'on n'arriverait à rien en laissant la Russie à la remorque de l'Europe; ils fondaient leurs espérances, non sur l'avenir, mais sur le retour au passé. Les autres ne voyaient dans l'avenir que malheur et désolation. Ils maudissaient la civilisation hybride et le peuple apathique. Une tristesse profonde s'empara de l'âme de tous les hommes pensants.

Le chant sonore et large de Pouchkine résonnait seul dans les plaines de l'esclavage et du tourment; ce chant prolongeait l'époque passée, remplissait de ses sons mâles le présent et envoyait sa voix à l'avenir lointain. La poésie de Poiickhine était un gage et une consolation. Les poètes qui vivent dans les temps de désespoir et de décadence n'ont pas de chants pareils; ils ne conviennent guère aux enterrements.

L inspiration de Pouckhine ne l'a pas trompé. Le sang qui avait afflué au cœur frappé de terreur ne pouvait s'y arrêter: il recommença bientôt à se manifester à l'extérieur.

Déjà on voyait un publiciste élever courageusement la voix pour rallier les timorés. Cet homme qui avait passé toute sa jeunesse en Sibérie, sa patrie, s'occupant du commerce qui ne tarda pas à le dégoûter, s'adonna à la lecture. Dénué de toute instruction, il apprit sans maître le français et l'allemand et vint se fixer à Moscou. Là, sans collaborateurs, sans connaissances, sans nom dans la littérature, il conçut l'idée de rédiger une revue mensuelle. Il étonna bientôt les lecteurs par la variété encyclopédique de ses articles. Il écrivait hardiment sur la jurisprudence et sur la musique, sur la médecine et sur la langue sanscrite. L'histoire russe était une de ses spécialités, ce qui ne l'empêchait pas d'écrire des nouvelles, des romans et enfin des critiques, dans lesquelles il obtint bientôt un grand succès.

Dans les écrits de Polevoi on chercherait en vain une grande érudition, une profondeur philosophique, mais il savait, dans chaque question, relever le côté humanitaire; ses sympathies étaient libérales. Sa revue, le Télégraphe de Moscou, a eu une grande influence, et nous devons d'autant plus reconnaître le service qu'elle a rendu, qu'elle se publiait dans le temps le plus sinistre. Que pouvait-on écrire le lendemain de l'insurrection, la veille des exécutions? La position de Polévoï était très difficile. Son obscurité d'alors le sauva des persécutions. On écrivait peu à cette époque; une moitié des hommes de lettres était en exil, l'autre se taisait. Un petit nombre de renégats, comme les frères siamois Gretch et Boulgarine, s'étaient ralliés au gouvernement, après avoir couvert leur participation au 14 décembre par des dénonciations contre leurs amis et par la suppression d'un prote qui avait composé sous leurs ordres, à l'imprimerie de Gretch, des proclamations révolutionnaires. Ils dominaient à eux seuls alors le journalisme de Pétersbourg. Ils y faisaient de la police et non de la littérature. Polévoï sut se maintenir contre toute réaction jusqu'en 1834, sans trahir la cause; nous ne devons pas l'oublier.

Polevoi a commence à démocratiser la littérature russe, il la fit descendre de ses hauteurs aristocratiques et la rendit plus populaire ou au moins plus bourgeoise. Ses plus grands ennemis étaient les autorités littéraires qu'il attaqua avec une ironie impitoyable. Il avait complètement raison de penser que tout anéantissement d'autorité est un acte révolutionnaire et que l'homme qui a su s'émanciper de l'oppression des grands noms et des autorités scolastiques ne peut rester entièrement esclave religieux, ni esclave civil. Avant Polévoï, les critiques se hasardaient quelquefois, au milieu d'une quantité de réticences et d'excuses, à de légères observations sur Derjavine, Karamzine, ou sur Dmitrieff, tout en reconnaissant que leur grandeur était incontestable. Polévoï se mit, dès le premier jour, sur un pied de parfaite égalité, et commença à s'en prendre aux figures graves et dogmatiques de ces grands maîtres. Le vieillard Dmitrieff, poète et ci-devant ministre de la justice, parlait avec tristesse et effroi de l'anarchie littéraire qu'introduisait Polévoï par son manque de respect pour les hommes dont les services étaient reconnus par le pays entier. Polévoï n'attaqua pas seulement les autorités littéraires, mais encore les savants; il osait douter de leur science, lui, le petit négociant sibérien qui n'avait pas fait d'études. Les savants ex officio se lièrent avec les littérateurs émérites aux cheveux blancs et commencèrent une guerre en règle contre le journaliste insurgé.

Polévoï, connaissant le goût du public, anéantissait ses ennemis par des articles mordants. Il répondait par une plaisanterie aux observations savantes et par une impertinence qui faisait rire aux éclats à une dissertation ennuyeuse. On ne peut se faire une idée de la curiosité avec laquelle le public suivait la marche de cette polémique. On eût dit qu'il comprenait qu'en attaquant les autorités littéraires, Polévoï avait en vue d'autres autorités. Il profitait en effet de chaque occasion pour toucher les questions les plus épineuses de la politique et il le faisait avec une adresse admirable. Il disait presque tout, sans qu'on pût jamais s'en prendre à lui. Il faut le dire, la censure contribue puissamment à développer le style et l'art de maîtriser sa parole. L'homme, irrité par un obstacle qui l'offense, veut le vaincre et y parvient presque toujours. La périphrase porte en elle les traces de l'émotion, de la lutte; elle est plus passionnée que le simple énoncé. Un mot sous-entendu est plus fort sous son voile, toujours transparent pour celui qui veut comprendre. La parole comprimée concentre plus de sens, elle est aigre; parler de la manière que la pensée soit lucide mais que les mots viennent au lecteur lui-même, c'est la meilleure manière de convaincre. Les sous-entendus augmentent la force de la parole, la nudité comprime l'imagination.Le lecteur qui sait combien l'écrivain doit se tenir en garde lit avec attention; un lien secret s'établit entre lui et l'auteur: l'un cache ce qu'il écrit, l'autre ce qu'il comprend. La censure aussi est une toile d'araignée qui prend les petites mouches et que les grandes déchirent. Les personnalités, les allusions meurent sous l'encre rouge; les pensées énergiques, la poésie véritable passent avec mépris à travers ce vestiaire, en se laissant tout au plus un peu brosser[9]

Avec le Télégraphe, les revues commencent à dominer dans la littérature russe. Elles absorbent tout le mouvement intellectuel On achetait peu de livres, les meilleures poésies et nouvelles voyaient le jour dans les revues, et il fallait quelque chose d'extraordinaire, un poème de Pouckhine ou un roman de Gogol, pour attirer l'attention d'un public aussi clairsemé, que l'est celui des lecteurs en Russie. Dans aucun pays, l'Angleterre exceptée, l'influence des revues n'a été aussi grande. C'est en effet la meilleure forme pour répandre la lumière dans un pays vaste. Le Télégraphe, le Messager de Moscou, le Télescope, la Bibliothèque de lecture, les Annales patriotiques et leur fils naturel le Contemporain, sans égard à leur tendance très diverse, ont répandu une quantité immense de connaissances, de notions, d'idées pendant les dernières vingt-cinq années. Elles mettaient les habitants des gouvernements d'Omsk et de Tobolsk dans la possibilité de lire les romans de Dickens ou de George Sand, deux mois après leur apparition à Londres ou à Paris. Leur périodicité même avait, l'avantage de réveiller les lecteurs paresseux.

Polévoï a trouvé le moyen de continuer le Télégraphe jusqu'en 1834. Et pourtant la persécution de la pensée redoubla après la révolution de Pologne. L'absolutisme vainqueur perdit toute fausse honte, toute pudeur. On punissait les espiègleries d'écoliers comme des révoltes à main armée, on exilait des enfants de 15 à 16 ans, on les faisait soldats à vie. Un étudiant de l'Université de Moscou, Poléjaïeff, déjà connu par ses poésies, fit quelques vers libéraux. Nicolas, sans le faire juger, le fit venir chez lui, lui ordonna de lire ses vers à haute voix, l'embrassa et l'envoya comme simple soldat dans un régiment, peine absurde qui ne pouvait surgir que dans l'esprit d'un gouvernement insensé qui prend l'armée russe pour une maison de correction ou pour un bagne. Huit ans après, le soldat Poléjaïeff mourut à l'hôpital militaire. Un an plus tard, les frères Kritzki, également étudiants de Moscou, allaient aux colonies disciplinaires pour avoir, si je ne me trompe pas, cassé le buste de l'empereur. Depuis, personne n'a entendu parler d'eux. En 1832, sous le prétexte d'une société secrète, on arrêtait une douzaine d'étudiants qu'on envoyait ensuite aux garnisons d'Orenbourg où on leur adjoignait le fils d'un ministre luthérien, Jules Kolreif, qui n'a jamais été sujet russe, qui ne s'est jamais occupé que de musique, mais qui avait osé dire qu'il ne voyait pas de devoir à dénoncer ses amis. En 1834, on nous jeta, mes amis et moi, dans les prisons, et, après huit mois, on nous exila en qualité de scribes aux chancelleries des provinces éloignées. On nous accusait de l'intention de former une société secrète et de vouloir faire de la propagande saint-simonien-ne; on nous lut, par forme de mauvaise plaisanterie, la sentence de mort et l'on nous annonça que l'empereur, avec la bonté impardonnable qui le caractérise, n'avait ordonné contre nous qu'une peine correctionnelle – l'exil. Cette punition a duré plus de cinq ans.

Le Télégraphe fut suspendu le même an 1834. Polévoï, en perdant son journal, se trouva dérouté. Ses essais littéraires ne marchèrent plus; aigri et désappointé, il quitta Moscou pour aller vivre à Pétersbourg. Un étonnement douloureux accueillit les premiers numéros de sa nouvelle revue (Le Fils de la Patrie).

Il devint soumis, flatteur. C'était triste de voir ce lutteur audacieux, cet ouvrier infatigable, qui avait su traverser les temps les plus difficiles, sans déserter son poste, transiger avec ses ennemis, dès qu'on eut suspendu sa revue. C'était triste d'entendre le nom de Polévoï accouplé aux noms de Gretch et de Boulgarine, triste aussi d'assister à la représentation de ses pièces dramatiques applaudies par les agents secrets et les laquais officiels.

Polévoï sentait sa chute, il en souffrait, il devint abattu. Il voulait même sortir de sa fausse position, se justifier, mais il Q'en avait pas la force et il se compromettait ainsi auprès du gouvernement sans rien gagner vis-à-vis du public. Sa nature plus noble que sa conduite ne pouvait supporter longtemps cette lutte. Il mourut bientôt, laissant ses affaires dans un désarroi complet. Toutes ses concessions ne lui ont rien apporté.

Il y eut deux continuateurs de l'œuvre de Polévoï, Sénkofski et Bélinnski.

Sénkofski, Polonais russifié, orientaliste et académicien, a été un écrivain plein d'esprit, grand travailleur, sans aucune opinion, à moins d'appeler opinion un profond mépris des hommes et des choses, des convictions et des théories. Sénkofski fut le véritable représentant du pli que l'esprit public avait pris depuis 1825, un vernis brillant mais glacé, un sourire de dédain qui cachait souvent un remords, une soif de jouissance aiguillonnée par l'incertitude qui planait sur le sort de chaque homme, un matérialisme moqueur et pourtant triste, des plaisanteries gênées d'homme en prison.

Bélinnski fut l'antithèse de Sénkofski, c'était un type de la jeunesse studieuse de Moscou, martyr de ses doutes et de ses pensées, enthousiaste, poète dans la dialectique, froissé par tout ce qui l'entourait, il se consumait en tourments. Cet homme palpitait d'indignation et frémissait de rage au spectacle éternel de l'absolutisme russe.

Sénkofski fonda sa revue comme on fonde une entreprise commerciale. Nous ne partageons pas cependant l'avis de ceux qui voyaient en elle une tendance gouvernementale. Elle fut lue avec avidité dans toute la Russie, ce qui n'est 'jamais arrivé à un journal ou à un livre écrit dans les intérêts du pouvoir.L'Abeille du Nord protégée par la police, n'a fait une exception à cette règle qu'en apparence, c'était la seule feuille politique et non officielle qui fût tolérée, ce qui explique sa vogue; mais dès que les journaux officiels ont eu une rédaction supportable, l’Abeille du Nord a été délaissée par ses lecteurs. Il n'y a pas de gloire, de réputation qui ait pu supporter le contact mortel et avilissant du gouvernement. Tous ceux qui lisent en Russie détestent le pouvoir; tous ceux qui l'aiment ne lisent pas ou ne lisent que des futilités françaises. Pouchkine, la plus grande illustration russe a été délaissé quelque temps pour un compliment qu'il a fail à Nicolas, après le choléra, et pour deux poésies politiques. Gogol, l'idole des lecteurs russes, tomba tout à coup dans le plus profond mépris pour une brochure servile. Polévoï s'éclipsa le jour où il fit alliance avec le gouvernement. On ne pardonne pas en Russie à un renégat.

Sénkofski parlait avec mépris du libéralisme et de la science, mais en revanche, il n'avait de respect pour rien. Il s'imaginait être éminemment pratique, parce qu'il prêchait un matérialisme théorique, et, comme tous les théoriciens, il a été dépassé par d'autres théoriciens beaucoup plus abstraits, mais qui avaient des convictions ardentes, ce qui est infiniment plus pratique et plus près de l'action que la practologie.

Ridiculisant tout ce qu'il y a de plus sacré pour l'homme, Sénkofski, sans le vouloir, détruisait dans les esprits le monarchisme. Prêchant le confort, les joies sensuelles, il amenait les hommes à la pensée très simple qu'il est impossible de jouir en pensant continuellement aux gendarmes, aux dénonciations et à la Sibérie, que la peur n'est pas confortable, et qu'il n'y a pas d'homme qui puisse bien dîner s'il ne sait pas où il couchera.

Sénkofski était de son temps; en balayant à l'entrée d'une nouvelle époque, il mêlait des objets de valeur avec la poussière, mais il déblayait le terrain pour un autre temps qu'il ne comprenait pas. Il le sentait lui-même, et, dès que quelque chose de nouveau et d'énergique eut percé dans la littérature, Sénkofski plia ses voiles, et s'effaça bientôt complètement.

Sénkofski avait été entouré d'un cercle de jeunes littérateurs qu'il perdait en corrompant leur goût. Ils introduisirent un genre qui paraissait brillant à la première vue et frelaté à la seconde. Poésie de Pétersbourg, ou mieux encore de Vassileiostrov[10], il n'y avait rien de vivant, de réel dans les images hyst'riques qu'évoquaient les Koukolnik, les Bénédiktoff, les Timoféïeîf etc. De pareilles fleurs ne pouvaient s'épanouir qu'aux pieds du trône impérial et à l'ombre de la forteresse de Pierre et Paul.

A Moscou, la revue qui remplaça le Télégraphe supprimé fut le Télescope; cette revue n'a pas eu autant de longévité que celle qui l'avait précédée, mais sa mort fut des plus glorieuses. Ce fut elle qui inséra la célèbre lettre deTchaadaïeff. La revue fut immédiatement supprimée, le censeur mis à la retraite, le rédacteur en chef exilé a Oust-Syssolsk. La publication de cette lettre fut un événement des plus graves. Ce fut un défi, un signe de réveil; elle rompit la glace après le 14 décembre. Enfin, il vint un homme dont l'âme débordait d'amertume; il trouva une langue terrible pour dire avec une éloquence funèbre, avec un «aime accablant tout ce qui s'était accumulé d'acerbe, en dix années, dans le cœur du Russe civilisé. Cette lettre fut le testament d'un homme qui abdique ses droits, non par amour pour ses héritiers, mais par dégoût; sévère et froid, l'auteur demande compte à la Russie de toutes les souffrances dont elle abreuve un homme qui ose sortir de l'état de brute. Il veut savoir ce que nous achetons à ce prix, par quoi nous avons mérité cette situation; il l'analyse avec une profondeur désespérante, inexorable, et après avoir terminé cette vivisection, il se détourne avec horreur, en maudissant le pays dans son passé, dans son présent et dans son avenir. Oui, cette sombre voix ne se fit entendre que pour dire à la Russie qu'elle n'a jamais existé humainement, qu'elle ne représente. «qu'une lacune de l'intelligence humaine, qu'un exemple instructif pour l'Europe». Il dit à la Russie que son passé a été mutile, que son présent est superflu et qu'elle n'a aucun avenir.

Sans être d'accord avec Tchaadaïeff, nous comprenons parfaitement la voie qui l'a conduit à ce point de vue noir et désespéré; d autant plus, que jusqu'à présent les faits parlent pour lui et non contre lui. Nous croyons; et lui, il n'a qu'a montrer du doigt; uous espérons, et il lui suffit d'ouvrir un journal pour prouver qu'il raison. La conclusion à laquelle arrive Tchaadaïeff ne peut soutenir aucune critique, et ce n'est point là qu'il faut chercher l'importance de cette publication; c'est par le lyrisme de son indignation austère qui secoue l'âme et la laisse longtemps sous une impression pénible, qu'elle conserve sa signification. On a reproché à l'auteur sa dureté, mais c'est elle qui fait son plus grand mérite. On ne doit pas nous ménager; nous oublions trop vite notre position, nous sommes trop habitués à nous distraire entre les murs d'une prison.

Un cri de douleur et de stupéfaction accueillit cet article il effraya, il blessa même ceux qui en partageaient les sympathies, et pourtant il n'avait fait qu'énoncer ce qui agitait vaguement l'âme de chacun de nous. Qui de nous n'a pas eu ces moments de colère, dans lesquels il haïssait ce pays qui n'a que des tourments pour réponse à toutes les aspirations généreuses de l'homme, qui se hâte de nous réveiller pour nous appliquer la torture? Qui de nous n'a pas désiré de s'arracher à tout jamais de cette prison qui oceupe le quart du globe terrestre; à cet empire monstre où chaque commissaire de police est un souverain et le souverain un commissaire de police couronné? Qui de nous ne s'est pas livré à tous les entraînements pour oublier cet enfer frappé à la glace, pour obtenir quelques moments d'ivresse et de distraction? Nous voyons maintenant les choses d'une autre face, nous envisageons l'histoire russe d'une autre manière, mais il n'y a pas de raison pour nous rétracter ou pour nous repentir de ces moments de désespoir; nous les avons payés trop cher pour les céder; ils ont été notre droit, notre protestation, ils nous ont sauvés.

Tchaadaïeff se tut, mais on ne le laissa pas tranquille. Les aristocrates de Pétersbourg, ces Bénkéndorf, ces Kleinmikhel s'offensèrent pour la Russie. Un grave allemand, Viguel, chef probablement protestant, du département des cultes, se gendarma pour l'orthodoxie russe. L'empereur fit déclarer Tchaadaïeff atteint d'aliénation mentale. Cette farce de mauvais goût ramena à Tchaadaïeff même ses ennemis; son influence à Moscou s'en accrut. L'aristocratie même baissa la tête devant cet homme de la pensée et l'entoura de respect et d'attention, donnant ainsi un démenti éclatant à la plaisanterie impériale.

La lettre de Tchaadaïeff résonna comme une trompette d'appel; le signal fut donné et de tous côtés partirent de nouvelles voix; de jeunes lutteurs entrèrent dans l'arène, témoignant du travail silencieux qui s'était fait pendant ces dix années.

Le 14 (26) décembre avait trop profondément tranché le passé pour qu'on eût pu continuer la littérature qui l'avait précédé. Le lendemain de ce grand jour pouvait venir encore un jeune homme plein des fantaisies et des idées de 1825, Vénévitinoîf. Le désespoir, comme la douleur après une blessure, ne vient pas immédiatement. Mais à peine eut-il prononcé quelques nobles paroles, qu'il disparut comme les fleurs d'un ciel plus doux qui meurent au souffle glacé de la Baltique.

Vénévitinoff n'était pas né viable pour la nouvelle atmosphère russe. Pour pouvoir supporter l'air de cette époque sinistre, il fallait une autre trempe, il fallait être habitué dès l'enîance à cette bise âpre et continue, il fallait s'acclimater aux doutes insolubles, aux vérités les plus amères, à sa propre faiblesse, aux insultes de tous les jours; il fallait prendre l'habitude dès la plus tendre enfance de cacher tout ce qui agitait l'âme et de ne rien perdre de ce qu'on y avait enseveli; au contraire, de mûrir dans une colère muette tout ce qui se déposait au coeur. Il fallait savoir haïr par amour, mépriser par humanité, il fallait avoir un orgueil sans bornes pour porter la tête haute les menottes au mains et aux pieds.



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